Tome 1
Tome 1
Traduction : Beatripping (Saint Eresia)
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Chapitre Premier : Je suis un familier
« Qui es-tu ? » demanda la jeune fille en scrutant le visage de Saito. Derrière elle s’étendait un ciel d’un bleu limpide.
Elle paraissait avoir à peu près son âge. Sous une cape noire, elle portait un chemisier blanc et une jupe plissée grise. Agenouillée près de lui, elle contemplait son visage avec stupeur.
Elle est... mignonne. Des yeux brun-roux animaient son visage à la peau blanche et sans défaut, encadré de cheveux blond vénitien. Elle a un peu l’air étrangère. En fait, elle doit forcément l’être. Une adorable étrangère, pareille à une poupée. Peut-être qu’elle est à moitié japonaise ? N’empêche, c’est quoi, cet uniforme bizarre ? Je ne l’ai jamais vu. Saito était étendu sur le dos, sans avoir la moindre idée de la façon dont il était arrivé là. Il releva la tête et regarda autour de lui. Une foule de jeunes gens en cape noire l’observaient avec curiosité. Au loin, au milieu d’une immense plaine couverte d’herbe, se dressait un gigantesque château aux murailles de pierre, tout droit sorti de ces photos de voyage prises en Europe. On se croirait dans un monde de fantasy.
J’ai un mal de crâne atroce. Il secoua la tête, puis répondit : « Qui je suis... ? Hiraga Saito. » « De quelle contrée viens-tu, roturier ? » Roturier ? Qu’est-ce qu’elle raconte ? Tout le monde autour de lui tenait une sorte de baguette et portait le même uniforme que la jeune fille. Je suis tombé dans une école américaine ou quoi ?
« Louise, qu’est-ce qui t’a pris d’invoquer un roturier avec “Invocation du Familier” ? » lança quelqu’un. Tous se mirent à rire, sauf la jeune fille penchée sur lui.
« J-Je me suis juste trompée un tout petit peu ! » protesta-t-elle d’une voix claire et distinguée qui tinta comme une clochette. « Une erreur ? Mais non, rien que de très habituel. » « Évidemment ! C’est Louise la Zéro, après tout ! » ajouta une autre voix, déclenchant une nouvelle explosion de rire. La jeune fille qui dévisageait Saito s’appelait donc Louise. En tout cas, ce n’est pas une école américaine. Des bâtiments pareils, ça ne court pas les rues. Un décor de cinéma ? Ils tournent un film ? Mais une idée traversa soudain l’esprit de Saito. Non, c’est beaucoup trop vaste pour un plateau de tournage. Est-ce qu’un paysage pareil existe seulement quelque part au Japon ? Peut-être un nouveau parc à thème ? Mais alors, pourquoi est-ce que je dormais ici ? « Monsieur Colbert ! » appela Louise. La foule s’écarta, révélant un homme d’âge mûr. Saito le trouva franchement ridicule : drapé dans une longue robe noire, il tenait un grand bâton de bois.
À quoi il joue ? Il est déguisé en sorcier. Il a toute sa tête, au moins ? Ah, j’y suis : c’est un rassemblement de cosplayeurs. Pourtant, l’ambiance ne colle pas du tout... Soudain, la peur saisit Saito. Et si c’était une secte ? C’est possible. Ils ont pu m’endormir je ne sais comment et m’amener ici pendant que je me promenais en ville. Ce miroir devait être un piège. Sinon, je ne vois aucune explication. Saito décida de se taire jusqu’à ce qu’il comprenne ce qui se passait. Louise semblait paniquée. Elle suppliait qu’on la laisse recommencer quelque chose, tout en gesticulant avec frénésie. La pauvre... Si mignonne, et coincée dans cette secte bizarre. « Que me voulez-vous, mademoiselle Vallière ? » « Je vous en prie ! Laissez-moi recommencer l’invocation ! »
Une invocation ? C’est quoi, ça ? Ils en parlaient déjà tout à l’heure. Monsieur Colbert, l’homme à la robe noire, secoua la tête. « Je ne peux pas vous l’accorder, mademoiselle Vallière. » « Pourquoi ? » « C’est formellement interdit. Lorsqu’un élève passe en deuxième année, il doit invoquer un familier. C’est précisément ce que vous venez de faire. » Un familier ? C’est quoi, encore ? « Le familier que vous invoquez détermine votre affinité élémentaire et vous permet ensuite de suivre les cours correspondant à cet élément.
Une fois invoqué, il ne peut être remplacé, car la Cérémonie printanière d’invocation des familiers est un rite sacré. Qu’il vous plaise ou non, vous n’avez d’autre choix que de le prendre. » « Mais... je n’ai jamais entendu parler d’un roturier comme familier ! » Tout le monde éclata de rire. Louise leur lança un regard noir, sans parvenir à les faire taire. La Cérémonie printanière d’invocation des familiers ? C’est quoi, ce truc ? Je n’y comprends rien. De quoi parlent-ils ? Comment j’ai pu atterrir dans un endroit pareil ? Ça doit être l’une de ces Nouvelles Religions[1]. Le plus prudent, c’est de filer à la première occasion. Mais sérieusement, où est-ce que je suis ? Ils m’ont emmené à l’étranger ? Un enlèvement ! J’ai été kidnappé ! Là, je suis vraiment mal, songea Saito.
« C’est la tradition, mademoiselle Vallière. Je ne peux faire aucune exception. Il... » Le sorcier d’âge mûr déguisé pour le cosplay désigna Saito. « Il est peut-être roturier, mais puisque vous l’avez invoqué, il doit devenir votre familier. Jamais encore un être humain n’avait été invoqué à ce titre, mais la Cérémonie printanière d’invocation des familiers prévaut sur toute autre règle. En d’autres termes, il n’y a aucune échappatoire : cet homme sera votre familier. » « Vous plaisantez... » Les épaules de Louise s’affaissèrent de désespoir. « Bien. Poursuivez la cérémonie. » « Avec lui ? » « Oui, avec lui. Dépêchez-vous. Le prochain cours va commencer d’une minute à l’autre. Combien de temps cette invocation va-t-elle encore durer ? Après tant d’échecs, vous avez enfin réussi à appeler quelqu’un. Formez vite le contrat. » Tous approuvèrent bruyamment et recommencèrent à la railler. Louise fixa Saito d’un air embarrassé. Quoi ? Qu’est-ce qu’elle va me faire ? « Hé », lui lança Louise. « Oui ? » « Estime-toi heureux. Normalement, tu pourrais vivre toute une vie sans qu’une noble t’accorde un tel privilège. »
Une noble ? N’importe quoi. De quelle noblesse elle parle ? Vous n’êtes qu’une bande de cinglés cosplayeurs embrigadés dans une secte !
Louise ferma les yeux avec résignation et agita la baguette de bois qu’elle tenait à la main.
« Je me nomme Louise Françoise Le Blanc de La Vallière. Pentagone des cinq puissances élémentaires, bénis cet humble être et fais de lui mon familier. »
Elle récita ces mots comme une formule magique, puis toucha le front de Saito avec sa baguette. Ses lèvres se rapprochèrent lentement des siennes. Qu... Qu’est-ce que tu fais ?!
« Ne bouge pas », ordonna Louise, une pointe d’irritation dans la voix. Son visage approchait toujours. « Hé, attends une seconde. Je... enfin, je ne suis pas... prêt pour ça... » Son visage se crispa de panique. « Ah, bon sang ! Je t’ai dit de ne pas bouger ! » Louise lui agrippa brutalement le visage de la main gauche. « Hein ? »

« Mmm... » Les lèvres de Louise se posèrent sur celles de Saito. Qu’est-ce qui se passe ?! C’est quoi, ce contrat ?! La douceur de ses lèvres acheva de troubler Saito. Mon premier baiser ! Volé dans cet endroit bizarre par une fille bizarre dont je ne comprends même pas les intentions ! Paralysé, Saito demeura figé. Louise se recula. « C’est fait. » Elle est toute rouge. Cette idiote est gênée après avoir osé un truc pareil ? pensa Saito.
« C’est moi qui devrais être gêné, pas toi ! C’est moi qu’on vient d’embrasser sans prévenir ! » Mais Louise l’ignora superbement. Elle m’embrasse, puis elle fait comme si je n’existais pas ? C’est le comble de l’impolitesse. Mais qui sont ces gens ?! J’ai peur. Je veux rentrer chez moi tout de suite. Juste rentrer et me connecter, songea Saito. Il venait de s’inscrire sur un site de rencontres et voulait consulter ses courriels.
« Après vos nombreux échecs à “Invocation du Familier”, vous avez tout de même réussi “Contrat du Familier” du premier coup », se réjouit Colbert. « C’est seulement parce que ce n’est qu’un roturier. » « Avec une créature magique puissante, elle n’aurait jamais réussi à conclure le contrat. » Quelques élèves ricanèrent. Louise les fusilla du regard. « Ne vous moquez pas de moi ! Moi aussi, il m’arrive de réussir quelque chose ! »
« Oui, il t’arrive vraiment de réussir... de temps en temps, Louise la Zéro », ricana une jeune fille aux magnifiques cheveux bouclés et au visage couvert de taches de rousseur. « Monsieur Colbert ! Montmorency l’Inondation vient de m’insulter ! »
« Qui traites-tu d’“Inondation” ? Je suis Montmorency le Parfum ! » « On raconte pourtant que tu inondais ton lit, autrefois. “L’Inondation” te va bien mieux ! » « Je n’attendais pas davantage de savoir-vivre de Louise la Zéro. » « Cela suffit ! Entre nobles, on se doit le respect », intervint le sorcier cosplayeur d’âge mûr. De quoi parlent-ils ? Quel contrat ? Et qui est censé être le serviteur ? Soudain, le corps de Saito se mit à brûler. « Aaaah ! » Il bondit sur ses pieds. « Je brûle ! » « Ce sera vite fini, attends un peu. Les runes du familier sont en train de se graver », expliqua Louise avec irritation. « Arrêtez ça ! Qu’est-ce que vous me faites ?! » Je ne peux rien faire, mais je ne vais quand même pas rester allongé sans réagir. C’est brûlant ! « Au fait... » « Quoi ? »
« D’où vient qu’un simple roturier se permette de parler ainsi devant des nobles ? » La brûlure ne dura qu’une seconde. Son corps refroidit presque aussitôt. « Déjà terminé... » Colbert, le sorcier cosplayeur d’âge mûr, s’approcha de Saito agenouillé et examina le dos de sa main gauche. Des signes inconnus s’y détachaient nettement. Des runes ? On dirait un serpent qui se tortille en formant un motif étrange. Saito les contempla en songeant : si ce n’est pas un trucage, alors qu’est-ce que c’est ?
« Hmmm... Ces runes sont vraiment inhabituelles », murmura le sorcier d’âge mûr.
Ce fut la goutte de trop. « Mais qui êtes-vous, à la fin ?! » hurla Saito. Personne ne réagit. « Bien, retournons tous en cours. » Le sorcier cosplayeur d’âge mûr tourna les talons, puis s’éleva doucement dans les airs. Saito le regarda, bouche bée.
Il... il vole vraiment ? Il flotte dans les airs ? C’est impossible ! Les autres, qui semblaient être des élèves, quittèrent eux aussi le sol.
Pas possible ! Tous autant qu’ils sont ? Une personne, à la rigueur, pourrait s’envoler grâce à un trucage... mais autant de monde ? Saito chercha des câbles, voire une grue, mais il n’y avait autour d’eux qu’une vaste plaine herbeuse. Rien ne laissait deviner le moindre dispositif.
Tous ceux qui flottaient dans les airs se dirigèrent tranquillement vers les murailles de pierre du château, au loin. « Louise, tu ferais mieux de rentrer à pied ! » « Qu’elle n’essaie surtout pas de voler. Elle n’arrive même pas à léviter ! » « Un roturier, c’est le familier idéal pour toi ! » se moquèrent les élèves en s’éloignant dans les airs. Il ne resta bientôt plus que Saito et Louise. Dès qu’ils furent seuls, Louise prit une profonde inspiration, se tourna vers lui et cria : « Qui es-tu ?! » Saito se mit en colère. C’est moi qui devrais demander ça ! « Qui es-tu, toi ? Où est-ce qu’on est ?! Qui étaient tous ces gens ?! Pourquoi est-ce qu’ils peuvent voler ?! Et qu’est-ce que tu as fait à mon corps ?! » « Je ne sais pas de quel trou perdu tu sors, mais très bien, je vais t’expliquer. » « Un trou perdu ? C’est ici, le trou perdu ! Tokyo ne ressemble pas du tout à ça ! » « Tokyo ? Qu’est-ce que c’est ? Dans quel pays ? » « Au Japon. » « Jamais entendu parler. » « Arrête un peu ! Pourquoi est-ce qu’ils volaient ?! Tu l’as vu, toi aussi ! Ils volaient ! Tous ! »
Louise ne parut pas le moins du monde impressionnée, comme si elle se demandait ce qu’il pouvait bien trouver d’étrange au fait de voler. « Évidemment qu’ils volaient. À quoi serviraient les mages s’ils en étaient incapables ? » Saito lui saisit les épaules et hurla : « Des mages ? Mais où est-ce que je suis, bon sang ?! » « À Tristain ! Et voici la prestigieuse Académie de magie de Tristain ! » « Une académie de magie ? » « Je suis Louise de La Vallière, élève de deuxième année. À partir d’aujourd’hui, je suis ta maîtresse. Grave-toi ça dans la tête ! »
Toute la colère de Saito retomba d’un coup. Un très mauvais pressentiment commençait à l’envahir. « Euh... mademoiselle Louise... » « Quoi ? » « C’est vraiment toi qui m’as invoqué ici ? » « C’est ce que je te répète depuis tout à l’heure. Tu es vraiment lent à la détente. Pourquoi fallait-il que mon familier soit aussi peu impressionnant... Moi, je voulais quelque chose de redoutable, comme un dragon, un griffon ou une manticore. À défaut, un aigle ou un hibou. » « Un dragon ou un griffon ? Sérieusement ? » « Oui, ça, ce seraient des familiers dignes de ce nom. » « Ces créatures existent vraiment ? » « Bien sûr. Pourquoi ? » « Tu te moques de moi », lâcha Saito avec un rire incrédule. Mais Louise n’avait pas l’air de plaisanter.
« Tu n’en as sans doute jamais vu », répondit-elle très sérieusement, avec une pointe de pitié dans la voix. Les mages qui s’étaient envolés et tout ce vocabulaire de fantasy s’assemblèrent soudain dans l’esprit de Saito. Un frisson glacé lui parcourut l’échine et la sueur perla sur son front. « Alors... ces gens ont vraiment volé, c’est ça ? Vous êtes réellement des sorciers et des sorcières ? »
« Évidemment ! Maintenant, lâche mes épaules ! Tu ne devrais même pas te permettre de m’adresser la parole ! »
« Un rêve... Ce n’est qu’un rêve... » Ses forces l’abandonnèrent peu à peu et Saito tomba à genoux. « Louise », murmura-t-il d’une voix faible. « Ne m’appelle pas simplement par mon prénom. » « Frappe-moi. » « Qu’est-ce que tu viens de dire ? » « Frappe-moi à la tête aussi fort que tu peux, s’il te plaît. » « Pourquoi ? » « Je veux me réveiller. Je vais ouvrir les yeux, me connecter à Internet... Ce soir, on mange du hambāgu[2]. Ma mère me l’a dit ce matin. » « Internet ? »
« Non, laisse tomber. Tu n’es qu’un personnage de mon rêve, alors tu n’as pas à t’en soucier. Maintenant, fais-moi sortir de ce cauchemar. »
« Je ne comprends rien à ce que tu racontes, mais tu veux que je te frappe, c’est bien ça ? » Louise serra les poings. « Oui, s’il te plaît. » Ses poings se mirent à trembler. Son visage était indéchiffrable, mais mille pensées semblaient lui traverser l’esprit. « Le fait d’avoir été invoqué ne t’inquiète donc pas du tout ? » « Qu’est-ce que j’en sais ? » « Comment moi, troisième fille de la maison de La Vallière... une noble fière de son sang irréprochable et de la noblesse immémoriale de sa lignée, ai-je pu me retrouver avec quelqu’un comme toi pour familier ? » « Qu’est-ce que j’en sais ? » répéta Saito. « ...Et qui a bien pu décider qu’un contrat devait se sceller par un baiser ? » « Qu’est-ce que j’en sais ? Bon, tu vas le faire, oui ou non ? Je déteste les cauchemars. »
« Un cauchemar ? C’est moi qui devrais dire ça ! » Louise lui assena de toutes ses forces un coup sur la tête. « C’était mon premier baiser ! »
Peut-être y avait-elle mis un peu trop d’énergie... Le mien aussi, pensa Saito en perdant connaissance.
Hiraga Saito. Dix-sept ans, élève en deuxième année de lycée. Aptitudes physiques : ordinaires. Résultats scolaires : moyens. Temps passé sans petite amie : dix-sept ans. Bilan général : ni qualités ni défauts remarquables.
Appréciation des professeurs : « Ah, Hiraga-kun. Il n’abandonne jamais et il est très curieux, mais il est un peu lent. » Appréciation des parents : « Tu devrais travailler davantage. Tu es un peu lent. » Précisément parce qu’il était lent à réagir, les incidents le perturbaient rarement et il acceptait presque tout avec une facilité peu commune. Tout à l’heure, en voyant des gens voler, il avait certes fait du bruit ; mais là où n’importe qui se serait effondré de stupeur, son tempérament lui avait permis de tenir le choc.
Pour le dire crûment, il avait surtout tendance à agir avant de réfléchir. Il possédait aussi un esprit de compétition farouche. Sur ce point, son caractère ressemblait peut-être beaucoup à celui de Louise.
Or, à peine trente minutes plus tôt, Saito marchait encore dans une rue de Tokyo, au Japon — sur Terre. Il rentrait chez lui après avoir fait réparer son ordinateur portable. Il était même de très bonne humeur : il allait enfin pouvoir se reconnecter à Internet. Comme il venait de s’inscrire sur un site de rencontres, il espérait bien finir par se trouver une petite amie.
Au fond, il cherchait surtout quelque chose qui vienne pimenter une existence jusque-là monotone. Mais au lieu de le trouver sur Internet, il l’avait découvert en pleine rue.
Il passait devant la gare sur le chemin du retour lorsqu’un objet lumineux, semblable à un miroir, était apparu devant lui. Saito s’était arrêté pour l’examiner longuement. Il faut dire que sa curiosité valait bien le double de celle d’une personne normale.
L’objet formait une grande ellipse d’environ deux mètres de haut sur un mètre de large, sans épaisseur perceptible. Puis Saito remarqua qu’il flottait légèrement au-dessus du sol.
Cela avait aussitôt éveillé son intérêt. Quel genre de phénomène naturel est-ce que ça peut bien être ? s’était-il demandé en scrutant la surface scintillante. C’est vraiment étrange. Je n’ai jamais rien vu ni entendu de pareil. Il avait envisagé de le contourner, mais sa curiosité l’avait emporté : il voulait savoir s’il pouvait passer au travers. Non, je ferais peut-être mieux de m’abstenir, s’était-il dit. Mais ce ne sont que deux ou trois pas... avait-il aussitôt répliqué à lui-même. Son cas était vraiment désespéré. Pour commencer, il avait ramassé un caillou et l’avait lancé sur le disque, par précaution. Le projectile avait disparu en son centre.
Oh ? avait-il pensé. En regardant derrière l’objet, il n’avait retrouvé le caillou nulle part. Il avait alors sorti sa clé de chez lui et enfoncé la pointe dans la surface miroitante.
Rien ne s’était produit. Après l’avoir retirée, il avait examiné la clé sans constater le moindre changement. Il en avait conclu que traverser l’objet ne présentait probablement aucun danger immédiat, ce qui n’avait fait qu’accroître sa tentation.
Finalement, tout en sachant pertinemment qu’il ne devrait pas le faire, il avait avancé d’un pas. Exactement comme lorsqu’on ouvre un manga juste après avoir juré de se consacrer exclusivement à ses révisions. Il l’avait regretté sur-le-champ : une décharge violente avait assailli tous ses sens. Il s’était brusquement rappelé cette drôle de machine que sa mère lui avait achetée lorsqu’il était enfant, censée rendre plus intelligent en faisant circuler un courant électrique dans le corps. La sensation y ressemblait beaucoup. Puis Saito s’était évanoui. Quand il avait rouvert les yeux... Il se trouvait dans un monde étrange, tout droit sorti d’un roman de fantasy.
« C’est vrai, tout ça ? » demanda Louise en le regardant d’un air incrédule. Elle tenait à la main le pain servi au dîner. Ils se trouvaient dans la chambre de Louise, une pièce d’environ douze tatamis[3]. En considérant que la fenêtre donnait au sud, le lit occupait le mur ouest, la porte s’ouvrait au nord et une grande armoire se dressait à l’est. Tous les meubles semblaient être des antiquités de prix. Louise avait conduit Saito jusqu’ici après qu’il eut repris connaissance. Tout en essayant d’ignorer la douleur laissée par le coup reçu plus tôt, il répondit : « Et si ce n’était pas vrai ? »
Jamais encore Saito n’avait éprouvé le moindre ressentiment envers sa propre curiosité. Je n’aurais jamais dû traverser ce truc stupide... Ce n’est pas le Japon. Ce n’est même pas la Terre.
S’il existait quelque part un pays où des sorciers volaient dans le ciel, même en petit nombre, on lui en aurait parlé en cours de géographie au collège. Et que dire de ces lunes immenses suspendues dans le ciel ? Elles paraissaient bien deux fois plus grosses que celle de la Terre. Leur taille, à la rigueur, n’était pas décisive : peut-être certaines régions du monde offraient-elles des nuits pareilles. Mais il y en avait deux. La Lune avait-elle pu se dédoubler sans que Saito s’en aperçoive ? Non. C’était impossible. Il ne se trouvait donc définitivement plus sur Terre. Il faisait déjà nuit... Ma famille doit être morte d’inquiétude, songea-t-il avec tristesse.
Par la fenêtre, il distinguait la plaine herbeuse où il s’était réveillé. Au-delà, éclairée par le clair de lune, s’élevait une haute chaîne de montagnes. À sa droite s’étendait une immense forêt touffue. Saito poussa un soupir.
Des forêts de conifères pareilles, ça ne devrait pas exister ici. Rien à voir avec ce qu’on trouve au Japon.
Le château et le domaine qu’il avait traversés en venant semblaient tout droit sortis du Moyen Âge. En voyage, le spectacle l’aurait émerveillé.
Une arche monumentale, un large escalier de pierre... Louise lui avait expliqué qu’il s’agissait de l’Académie de magie de Tristain. Tous les élèves vivaient dans des dortoirs situés à l’intérieur du domaine.
Une académie de magie ? Formidable ! Des dortoirs ? Fantastique ! On se croirait dans un film ! Mais ce n’est pas la Terre... ! « Je n’arrive pas à y croire. » « Tu sais, moi non plus. » « Qu’est-ce que tu entends par “un autre monde” ? » « Chez moi, il n’y a pas de magiciens. Et il n’y a qu’une seule lune. » « Un monde pareil existe vraiment ? » « Puisque je te dis que c’est de là que je viens ! » cria Saito. « Ne hurle pas après moi, roturier. » « Qui est-ce que tu traites de roturier ?! »
« Tu n’es pas mage, n’est-ce pas ? Tu es donc roturier. » « Qu’est-ce que ça peut faire que je sois mage ou non ? » « Tu ne connais donc vraiment rien au monde ? » « Puisque je te répète depuis tout à l’heure que je ne viens pas de celui-ci ! » Louise posa les coudes sur la table, l’air perplexe. Une lampe à l’abat-jour de style Art déco reposait sur la table. Sa flamme vacillante répandait une lueur pâle dans la pièce. De toute évidence, on n’utilisait pas l’électricité ici.
Quand même, ce n’est pas si compliqué à installer, l’électricité... J’ai l’impression d’être revenu dans cette vieille maison de colon occidental que ma famille avait visitée autrefois. Attends... installer ? Mais alors... Ça y est. « J’ai compris. » « Compris quoi ? » demanda Louise en levant les yeux. « C’est une caméra cachée ! Tout le monde se ligue pour me jouer un tour, pas vrai ? » « Une “caméra cachée” ? » « Ils ont arrêté ce genre d’émission après qu’un type s’est blessé, mais comme vous êtes à court d’idées, vous ressortez les vieilles recettes, c’est ça ? Alors, elle est où, la caméra ? »
« Mais de quoi parles-tu ? » Saito se jeta brusquement sur Louise. « Kyaaah ! Qu’est-ce que tu fais ?! » Il renversa une chaise et se pencha sur elle. « Où est le micro ? Ici ? » Il l’empoigna sans ménagement et commença à déboutonner son chemisier. Un coup de pied fulgurant dans l’entrejambe mit aussitôt fin à ses recherches... et l’envoya se tordre de douleur sur le sol. « Gaaaaaaaaaah... » « C-Comment oses-tu... porter la main sur une noble telle que moi... » Louise se releva, tremblante de fureur.
À travers la douleur atroce, Saito comprit : ce n’est pas un rêve. Et ce n’est pas la Terre. Je suis vraiment dans un autre monde. « S’il te plaît... » « Quoi ?! » « Renvoie-moi chez moi... » « C’est impossible. » « Pourquoi... ? » « Parce que le contrat a fait de toi mon familier. Que tu viennes d’une campagne reculée ou d’un autre monde, comme tu le prétends, cela ne change rien. Une fois le lien établi, on ne peut plus le rompre. » « Tu plaisantes... » « Ne crois pas que ça me réjouisse ! Pourquoi est-ce que je devrais supporter un familier comme toi ?! » « Alors renvoie-moi. » « Tu affirmes donc sérieusement venir d’un autre monde ? » demanda Louise, toujours déconcertée. « Oui. » Saito hocha la tête. « Prouve-le-moi. » Grimaçant encore de douleur, Saito se releva et ouvrit son sac. « Qu’est-ce que c’est ? » « Un ordinateur portable », répondit-il.
La coque de l’appareil fraîchement réparé renvoya un éclat de lumière. « Je n’ai effectivement jamais rien vu de tel. Quel genre d’objet magique est-ce ? » « Ce n’est pas de la magie. C’est de la science. » Saito appuya sur le bouton d’alimentation. L’ordinateur se mit à ronronner. « Ouaaah ! Qu’est-ce que c’est ?! » poussa Louise, stupéfaite, lorsque l’écran s’alluma. « L’écran de l’ordinateur. » « C’est joli... Quel élément magique utilise-t-il ? Le Vent ? L’Eau ? » « La science. » Louise le fixa sans comprendre. Manifestement, le concept lui échappait. « Et de quel élément relève cette “science” ? Elle est différente des quatre grands éléments ? »
« Argh, ça suffit ! Je te dis que ce n’est pas de la magie ! » Saito agita les bras avec exaspération.
Louise s’assit au bord du lit et laissa pendre ses jambes. Puis elle haussa les épaules d’un air détaché. « Hmmm. Je ne comprends toujours pas... » « Pourquoi ? Il existe quelque chose de semblable dans ce monde ? »
Louise fit la moue. « Non, mais... » « Alors crois-moi, c’est tout ! Il n’y a rien à comprendre ! » Louise agrippa ses longs cheveux et secoua la tête. « Très bien ! Je te crois ! » « Vraiment ? » Les bras croisés, la tête inclinée, elle grogna d’agacement. « Seulement parce que tu ne m’aurais jamais lâchée si je n’avais pas dit oui. » « Peu importe, du moment que tu as compris. Maintenant, renvoie-moi. » « Je t’ai dit que c’était impossible. » « Mais pourquoi ?! » Louise répondit avec une gêne manifeste. « Parce qu’il n’existe aucun sort capable de relier ce monde au tien. » « Alors comment est-ce que je suis arrivé ici ? » « Si seulement je le savais ! » Saito et Louise se foudroyèrent du regard. « Écoute-moi : je te dis la stricte vérité. Aucun sort de ce genre n’existe. Personne n’a même jamais entendu parler d’un autre monde. »
« Il en existe forcément un, puisque je suis là ! » « “Invocation du Familier” sert à appeler un être vivant qui se trouve quelque part en Halkeginia. Normalement, on invoque seulement des animaux ou des créatures magiques. C’est la première fois que je vois le sort fonctionner sur un être humain. »
« Ne parle pas comme si tu n’y étais pour rien. Dans ce cas, relance le sort sur moi. » « Pourquoi ? » « Il me renverra peut-être dans mon monde. » Louise inclina la tête, visiblement perplexe. « ...Ça ne marchera pas. “Invocation du Familier” est un sort à sens unique. Il n’existe aucune incantation capable de renvoyer un familier invoqué à l’endroit d’où il a été arraché. » « Peu importe. Essaie quand même. » « C’est impossible. Et je ne peux même plus lancer le sort maintenant. » « Quoi ? Pourquoi ? » « ...Pour utiliser de nouveau “Invocation du Familier”... » « Oui ? » « ...il faut d’abord que le familier invoqué précédemment soit mort. » « Pardon ? » Saito se figea. « Tu veux mourir ? » « Euh... finalement, non. » Il baissa la tête. Son regard tomba sur les runes gravées sur sa main gauche. « Tu veux savoir ce que c’est ? » « Oui. » « Une sorte de sceau qui indique que tu es mon familier. » Louise se leva et croisa les bras. Vue d’aussi près, elle était vraiment très mignonne. Ses jambes étaient fines et bien proportionnées, ses chevilles délicates. Elle n’était pas très grande : à peine un mètre cinquante-cinq. Ses yeux rappelaient ceux d’un chaton curieux, surmontés de sourcils au dessin subtil.
Si Saito l’avait rencontrée sur le forum de son site de rencontres, il aurait bondi de joie. Hélas, il n’était plus sur Terre. Il avait beau désirer rentrer, aucun moyen ne s’offrait à lui. La gorge nouée, il laissa retomber ses épaules. « ...Bon, d’accord. Pour le moment, je suppose que je suis vraiment ton familier. » « Comment ? » « Quoi ? Ça te pose un problème ? »
« Je vois que tu ne maîtrises toujours pas les formules de politesse. Tu devrais dire : “Désirez-vous quelque chose, maîtresse ?” » le corrigea Louise en levant un doigt comme une institutrice. Le geste était mignon, mais le ton, très sévère.
« Mais, euh... qu’est-ce qu’un familier est censé faire, au juste ? » demanda Saito. Il avait bien vu des corbeaux et des hiboux tenir ce rôle dans des anime de sorciers. En général, ils restaient perchés sur l’épaule de leur maître sans servir à grand-chose.
« Tout d’abord, un familier doit permettre à son maître de voir et d’entendre à travers lui. » « Comment ça ? » « Ce que voit le familier, son maître peut le voir aussi. » « Ah. » « Mais avec toi, ça ne fonctionne pas. Je ne vois rien. » « Ce n’est pas bien grave », répondit Saito avec désinvolture. « Ensuite, le familier rapporte les objets dont son maître a besoin. Des réactifs, par exemple. » « Des réactifs ? » « Des catalyseurs nécessaires à certains sorts. Du soufre, de la mousse... ce genre de choses. » « Ah bon... » « Mais toi, tu ne risques pas de m’en trouver, n’est-ce pas ? Tu ignores même quels réactifs existent. » « Exact. » Louise fronça les sourcils, agacée, mais poursuivit. « Et surtout... un familier existe pour protéger son maître ! Le défendre contre tous ses ennemis est son devoir le plus sacré ! Seulement, dans ton cas, cela risque d’être un peu compliqué... » « Parce que je suis humain... » « ...Une puissante créature magique triompherait presque toujours de ses ennemis, mais toi, je doute que tu sois même capable de vaincre un corbeau. » « La ferme. » « C’est pourquoi je ne te confierai que des tâches à ta portée : la lessive, le ménage et toutes sortes de menus travaux. » « C’est vexant. Tu verras, je finirai bien par trouver un moyen de rentrer chez moi ! » « Oui, oui. J’en serai même ravie : dès que tu seras retourné dans ton monde, je pourrai invoquer un nouveau familier. » « Toi alors... » « Bon, toute cette conversation m’a donné sommeil », déclara Louise en bâillant à s’en décrocher la mâchoire. « Et moi, je dors où ? »
Louise désigna le sol. « Je ne suis pas un chien ni un chat, tu sais. »

« Il n’y a pas d’autre place. Et il n’y a qu’un seul lit. » Elle lui jeta une couverture. Puis elle porta la main au premier bouton de son chemisier et les défit un à un. Bientôt, elle se retrouva en sous-vêtements. Saito rougit. « Qu-Qu’est-ce que tu fais ?! »
Louise répondit comme si la chose allait de soi. « Je vais dormir, alors je me change. » « Fais ça ailleurs, là où je ne te vois pas ! » « Pourquoi ? » « Parce que c’est gênant ! Enfin ! » « Je ne vois absolument pas ce qu’il y a de gênant. » « C’est parce que tu es mage ? Ça ne te dérange pas de te déshabiller devant un garçon ? »
« Un garçon ? Où ça ? Je n’ai aucune raison de me soucier du regard de mon familier. »
N’importe quoi. Elle me traite exactement comme un chien ou un chat. Saito saisit la couverture, s’en recouvrit la tête et se détourna.
Il décida de rayer définitivement toutes les pensées qu’il avait eues sur sa prétendue mignonnerie. Elle lui tapait beaucoup trop sur les nerfs. Une fille pareille, une mage ? Tu parles.
« Ah, et ça aussi. Tu me les laveras demain. » Plusieurs vêtements volèrent jusqu’à lui et retombèrent doucement à ses côtés. Il les ramassa, intrigué.
Un caraco de dentelle et la culotte assortie. Blancs, en plus. Quelle finesse... Quelle délicatesse, songea Saito, le visage de plus en plus rouge. Partagé entre l’indignation et une joie inavouable, il les serra dans ses mains.
« Pourquoi est-ce que je devrais... Tes sous-vêtements ?! Les laver ?! Je suis à la fois flatté et profondément offensé ! » Il se redressa d’un bond sans même s’en rendre compte. Louise enfilait une ample chemise de nuit par-dessus sa tête. Dans la lumière tamisée de la lampe, Saito distinguait la silhouette de son corps sans pouvoir en voir les détails. Elle ne semblait pourtant pas le moins du monde embarrassée. C’était presque décevant : il avait l’impression que sa virilité venait d’être niée.
« Qui va subvenir à tes besoins, à ton avis ? Qui va te nourrir ? Et dans la chambre de qui vas-tu dormir ? » « Euh... »
« Tu es mon familier, n’est-ce pas ? Il est donc naturel que la lessive, le ménage et toutes les corvées te reviennent. » Saito se recouvrit de nouveau la tête avec la couverture. Cette fille est irrécupérable, songea-t-il. Elle ne me considère vraiment pas comme un garçon. Je veux rentrer. Ma chambre me manque. Mes parents me manquent. Le mal du pays le submergea. ...Quand est-ce que je pourrai rentrer ? Est-ce seulement possible ? Ma famille doit être morte d’inquiétude... Il faut que je trouve un moyen de revenir... Qu’est-ce que je dois faire ? Essayer de m’enfuir d’ici ? Et après ? Je pourrais interroger quelqu’un. Mais d’après Louise, personne ne sait même qu’un autre monde existe. Personne ne me croira.
Non, il faut réfléchir calmement. M’agiter ne servira à rien. Je n’ai aucun indice et, même si je m’échappais, rien ne garantit que je trouverais un moyen de rentrer.
Je n’ai pas la moindre famille dans ce monde. Je ne peux compter sur personne, à part une petite prétentieuse nommée Louise.
Je n’ai pas vraiment le choix. Pour l’instant, je vais être son familier. Au moins, elle a promis de me nourrir. Ce ne sera pas facile, puisqu’à ses yeux je ne suis guère plus qu’un animal domestique. D’accord, elle est un peu arrogante, mais elle est plutôt mignonne. Je n’ai qu’à imaginer que je me suis trouvé une petite amie, une fille rencontrée sur le site. Je ferai comme si j’étais venu à l’étranger rien que pour la voir. Ou comme si j’étais étudiant en échange. Oui, c’est mieux. Voilà ce que je vais me dire. Ah, c’est pratique d’être aussi simple d’esprit.
Bon, décida Saito. Je ne suis tout de même pas échoué sur une île déserte. Me lamenter ne m’avancera à rien. Je vivrai comme son familier et, pendant ce temps, je chercherai un moyen de rentrer. Une fois ce plan arrêté, le sommeil le gagna rapidement. L’extraordinaire faculté d’adaptation de Saito l’avait toujours sauvé. Là où n’importe qui aurait paniqué et sombré, sa souplesse d’esprit lui permettait de tenir bon. Louise claqua des doigts et la lampe s’éteignit. La lampe fonctionne aussi par magie ? Dans ce cas, ils n’ont vraiment pas besoin d’électricité, se dit Saito. L’obscurité enveloppa la chambre. Dehors, les deux lunes brillaient d’un éclat mystérieux. Madame Hiraga, votre fils Saito vient d’arriver dans un monde peuplé de sorciers. Il ne pourra ni aller au lycée ni étudier pendant un certain temps. Veuillez lui pardonner. Ainsi commença la vie de Saito en tant que familier.
Chapitre deux : Louise la Zéro
Lorsque Saito se réveilla, la première chose qui s’offrit à ses yeux fut la culotte que Louise avait retirée la veille.
Négligemment jetée, elle avait fini on ne savait comment juste dans son champ de vision.
Louise dormait encore, bercée par un léger ronflement. Son visage assoupi avait quelque chose d’angélique et la faisait paraître bien plus enfantine. Éveillée, elle était bruyante et agaçante, toujours à parler de « nobles » et de « mages » ; endormie, en revanche, elle était adorable. Saito aurait presque souhaité qu’elle reste ainsi pour toujours.
Puis la réalité le rattrapa. La nuit dernière n’était donc vraiment pas un rêve. Il s’était attendu à rouvrir les yeux dans sa propre chambre, mais, de toute évidence, rien de tel ne s’était produit. Le découragement l’envahit.
La matinée n’en était pas moins radieuse. Une lumière éblouissante baignait la pièce. La curiosité naturelle de Saito se réveilla. Maintenant que j’y pense, ça ressemble un peu à un voyage touristique. Je me demande à quoi ressemble ce monde. L’idée d’être le familier d’une mage malpolie qui ronfle comme une souche ne me plaît pas, mais autant profiter de la situation. Avant toute chose, il arracha la couverture de Louise. « Qu-Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ?! » « C’est le matin, mademoiselle. »
« Hein ? Ah... oui... Attends, qui es-tu ?! » bredouilla Louise d’une voix pâteuse. Le regard vide, elle acheva sa phrase dans un murmure pitoyable.
Elle va bien, cette fille ? « Hiraga Saito. » « Ah, le familier. C’est vrai, je t’ai invoqué hier. » Louise se redressa en bâillant, puis ordonna à Saito : « Mes vêtements. » Il lui lança l’uniforme posé sur une chaise. Louise entreprit paresseusement de se déshabiller. Saito se retourna aussitôt pour cacher son visage rouge. « Mes sous-vêtements. » « P-Prends-les toi-même. » « Ils sont dans le tiroir du bas... de cette armoire... là-bas. » Elle avait manifestement l’intention d’exploiter Saito jusqu’au bout. Ravalant sa réplique, il ouvrit le tiroir indiqué. Il était rempli à ras bord de lingerie. Hormis celle de sa mère, c’était la première fois qu’il voyait des sous-vêtements féminins. Il en saisit un au hasard et le jeta par-dessus son épaule sans se retourner. Une fois vêtue, Louise marmonna de nouveau : « Mes vêtements. » « Je viens de te les donner. » « Habille-moi. » Faut pas exagérer. Saito se retourna, prêt à protester, et découvrit Louise assise au bord du lit, encore ensommeillée et vêtue des seuls sous-vêtements qu’il lui avait lancés. Il ne sut soudain plus où poser les yeux. Louise fit la moue. « Tu l’ignores sans doute parce que tu es roturier, mais une noble ne s’habille pas elle-même quand elle dispose d’un serviteur. »
Cette remarque l’irrita. « Tu pourrais au moins faire ça toute seule. » « Très bien. Pour punir un familier aussi insolent : pas de petit-déjeuner », décréta Louise en levant triomphalement l’index. À contrecœur, Saito ramassa son chemisier.
Lorsqu’il quitta la chambre avec Louise, Saito remarqua trois portes de bois identiques le long du couloir. L’une d’elles s’ouvrit et livra passage à une jeune fille aux cheveux rouge flamboyant. Plus grande que Louise, elle mesurait à peu près la même taille que Saito. Tout en elle respirait la séduction. Son visage était beau et sa poitrine, vertigineuse. Deux véritables melons. Les deux premiers boutons de son chemisier étaient ouverts, mettant en valeur un décolleté impressionnant qui attirait irrésistiblement le regard. Sa peau hâlée lui donnait une beauté saine et naturelle. Sa taille, son teint, son maintien, le volume de sa poitrine... Tout l’opposait à Louise, nettement moins avantagée sur ces différents points. À la vue de Louise, elle afficha un large sourire. « Bonjour, Louise. »
Louise lui rendit son salut avec une grimace. « Bonjour... Kirche. » « C’est donc... ton familier ? » demanda Kirche d’un ton moqueur en désignant Saito.
« Oui. » « Ah ah ah ! C’est vraiment un humain ! Incroyable ! » Saito en prit ombrage. Désolé d’être humain. Et toi, tu es quoi ? Il fixa la poitrine de Kirche. Une extraterrestre à gros seins, voilà tout. Une ex-ex-extraterrestre à gros seins. Son regard se fit plus intense. « Il fallait bien que tu invoques un roturier avec “Invocation du Familier”. C’est tellement digne de Louise la Zéro. » Les joues blanches de Louise virèrent à l’écarlate. « Tais-toi. » « Moi aussi, j’ai invoqué mon familier hier. Contrairement à une certaine personne, j’ai réussi du premier coup. » « Ah bon. »
« Et quand on choisit un familier, autant en avoir un digne de ce nom. Comme celui-ci. Flamme ! »
Kirche appela fièrement son familier. Un énorme lézard rouge sombre sortit en rampant de sa chambre. Une bouffée de chaleur frappa Saito. « Ouaaah ! C’est quoi, ce truc rouge ? » Kirche sourit. « Ohoho ! Ne me dis pas que tu n’as jamais vu de lézard de feu ? »
« Mettez-lui une chaîne ou quelque chose ! C’est dangereux ! Et c’est quoi, un lézard de feu ? »
« Ne t’inquiète pas. Tant que je lui ordonne de ne pas attaquer, il ne fera rien. Quel trouillard. »
Kirche posa une main sous son menton et inclina la tête d’un air taquin. La créature était au moins aussi grosse qu’un tigre. Une flamme brûlait au bout de sa queue, tandis que des étincelles et des braises s’échappaient de sa gueule.

« Tu n’as pas trop chaud à côté de lui ? » demanda Saito. Une fois calmé, il l’examina de nouveau. « Waouh, un vrai monstre... C’est génial ! »
« Pour moi, sa présence est plutôt rafraîchissante. »
« C’est une salamandre ? » demanda Louise avec jalousie. « Exactement ! Un lézard de feu ! Regarde sa queue : une flamme aussi vive et aussi grande prouve sans le moindre doute qu’il vient des Montagnes du Dragon de Feu. C’est une véritable marque d’origine ! Pour un collectionneur, il n’a pas de prix ! »
« Tant mieux pour toi », répondit Louise d’un ton amer. « N’est-ce pas ? Il correspond parfaitement à mon affinité ! »
« Ton affinité, c’est le Feu, n’est-ce pas ? »
« Bien sûr. Je suis Kirche l’Ardente, après tout. L’ardeur d’une passion qui couve doucement. Partout où je vais, les garçons tombent à mes pieds. Contrairement à toi, pas vrai ? »
Kirche bomba fièrement le torse. Louise, refusant de perdre, l’imita, mais la différence de volume était trop flagrante.
Elle n’en lança pas moins à Kirche un regard furieux. Louise détestait manifestement la défaite.
« Contrairement à toi, je n’ai pas le temps de séduire tout ce qui bouge. » Kirche se contenta de sourire avec sérénité, puis se tourna vers Saito. « Et toi, comment t’appelles-tu ? » « Hiraga Saito. » « Hiragasaito ? Quel drôle de nom. »
« Hé ! » « Bon, je vous laisse. » Elle rejeta ses cheveux flamboyants en arrière et s’éloigna d’un pas vif. La salamandre la suivit en trottinant d’une manière étonnamment mignonne pour une créature aussi imposante. Lorsqu’elle eut disparu, Louise agita le poing dans sa direction. « Aaah, ce qu’elle peut m’énerver ! Tout ça parce qu’elle a invoqué une salamandre des Montagnes du Dragon de Feu ! Grrr ! » « Calme-toi, ce n’est qu’une invocation. » « Pas du tout ! Il suffit de regarder le familier d’un mage pour connaître sa véritable puissance ! Pourquoi cette idiote a-t-elle obtenu une salamandre, alors que moi, je t’ai eu, toi ? »
« Pardon d’être humain. Mais toi aussi, je te signale. » « Comparer un mage à un roturier, c’est comme comparer un loup à un chien ! »
s’exclama Louise avec hauteur. « Oui, oui... Au fait, elle vient de t’appeler “Louise la Zéro”. Ce “Zéro”, c’est quoi ? Ton nom de famille ? »
« Bien sûr que non ! Je m’appelle Louise de La Vallière ! “Zéro” n’est qu’un surnom. » « Un surnom, hein ? Je comprends pourquoi on l’appelle “l’Ardente”, mais toi, pourquoi “la Zéro” ? » « Tu n’as pas besoin de le savoir », répondit Louise, mal à l’aise. « C’est à cause de ta poitrine ? » demanda Saito en lui jetant un coup d’œil. Oui. Plate comme une planche.
La main de Louise fusa. Il l’esquiva. « Reviens ici ! » « Ne me frappe pas ! » Une gifle ?
Maintenant que j’y pense... cette fille... Hier, quand tout le monde s’est envolé, elle est rentrée à pied. Et hier soir, quand je l’ai agrippée, elle m’a donné un coup de pied dans l’entrejambe. Si elle voulait vraiment me punir, pourquoi ne pas utiliser la magie plutôt que ses poings et ses pieds ? Ce serait plus efficace et plus digne d’une mage. Pourquoi ? se demanda Saito.
Le réfectoire de l’Académie de magie occupait le bâtiment le plus haut, au centre du domaine. À l’intérieur, trois tables démesurément longues étaient disposées en parallèle. Chacune pouvait accueillir sans peine une centaine de personnes. Louise et tous les élèves de deuxième année prenaient place à la table du milieu. La couleur des capes permettait apparemment de distinguer les différentes promotions. Vue depuis l’entrée, la table de gauche réunissait des élèves un peu plus âgés, vêtus de capes violettes : les troisièmes années.
À droite, les élèves en cape brune étaient ceux de première année. Comme les maillots de couleur selon les classes, pensa Saito.
Tous les mages de l’établissement, élèves comme professeurs, se retrouvaient ici pour le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner. À l’étage supérieur, Saito apercevait les enseignants converser gaiement. Toutes les tables étaient somptueusement décorées. Des dizaines de bougies, des bouquets de fleurs, des corbeilles débordant de fruits... Saito contemplait bouche bée la magnificence du réfectoire. Louise releva fièrement le menton et entreprit de lui donner des explications, une lueur malicieuse dans ses yeux noisette.
« L’Académie de magie de Tristain n’enseigne pas seulement la magie, tu sais. » « Ah bon... » « Presque tous les mages sont nobles. “La magie fait la noblesse du noble” : cette maxime est au fondement de notre éducation. Notre salle à manger doit donc, elle aussi, être digne de notre rang. » « D’accord... » « Tu comprends ? Normalement, un roturier comme toi ne mettrait jamais les pieds dans le réfectoire d’Alvíss[4]. Montre-toi reconnaissant. » « Oui... Au fait, c’est quoi, un “Alvíss” ? » « C’est le nom des petits hommes. Tu vois toutes ces statues, là-bas ? » Elle désignait les sculptures finement ouvragées de petits personnages qui bordaient les murs.
« Elles sont bien faites. Euh... elles ne vont pas, par hasard... s’animer pendant la nuit ? » « Oh, tu savais ? » « Alors elles s’animent vraiment ?! »
« Elles dansent, oui. Assez parlé. Tire ma chaise. Tu n’es décidément pas un familier très compétent », remarqua Louise en croisant les bras et en penchant la tête, ce qui fit onduler ses cheveux blond vénitien. Bon, les dames d’abord. Saito lui recula sa chaise. Louise s’assit sans même le remercier. Saito apporta ensuite une chaise pour lui-même. « C’est incroyable ! » s’écria-t-il. Le repas était bien trop fastueux pour un simple petit-déjeuner. Un énorme poulet rôti semblait le narguer. Il y avait aussi du vin et une tourte façonnée en forme de truite.
« Je ne pourrai jamais manger tout ça ! Je vais exploser ! Hé, mademoiselle ! » Il tapota l’épaule de Louise et la trouva en train de le fixer froidement. « Quoi ? » demanda-t-il, perplexe. Elle ne détourna pas les yeux. « Ah... c’est vrai, je me suis emballé. Je dois me conduire comme un noble ! Même si je ne le suis pas. » Louise désigna le sol, où l’on avait posé une écuelle. « C’est une écuelle. » « Oui. Je vois bien. » « Il y a quelque chose de suspect dedans. »
Louise posa le menton sur ses mains et déclara : « Les familiers doivent normalement rester dehors. Tu n’es ici que parce que j’en ai fait la demande expresse. »
Saito se retrouva donc assis stupidement par terre, à contempler l’écuelle placée devant lui. Quelques tristes morceaux de viande flottaient dans un bouillon clairsemé. Sur le bord reposait une moitié de pain qui paraissait dure comme la pierre.
Il allongea le cou pour regarder par-dessus la table. Il ne pouvait que dévorer des yeux le festin splendide qui y était servi, sans commune mesure avec sa misérable soupe de restes.
« Ô grand Fondateur Brimir, ô notre reine bien-aimée, nous vous remercions pour cet humble repas que vous avez daigné nous accorder ce matin », récita l’assemblée d’une voix harmonieuse. Louise ferma les yeux et se joignit à la prière.
En quoi est-ce que ce repas est “humble” ? maugréa Saito en fixant les plats. C’est un banquet ! Le seul qui ait droit à un repas humble, ici, c’est moi. Qu’est-ce qu’il y a seulement dans cette écuelle ? On ne servirait même pas ça à un animal. Il brûlait de protester. Au Japon, même les animaux domestiques mangent mieux !
Exaspéré par ce traitement, il posa une main sur la table. Louise la lui chassa d’une tape.
Saito leva vers elle un regard plein de rancœur. « Qu’est-ce que tu fais ? » « Donne-moi un peu de poulet. Un petit morceau suffira. »
« Bon sang... » En grommelant, Louise détacha un bout de peau et le laissa tomber dans son écuelle. « Et la viande ? » « Non. Je ne veux pas te donner de mauvaises habitudes. »
Puis Louise se mit elle-même à dévorer le somptueux repas avec enthousiasme. « Ah, qu’est-ce que c’est bon. Délicieux ! J’en pleurerais presque », marmonna Saito en rongeant son pain dur.
Les salles de cours de l’Académie de magie ressemblaient à des amphithéâtres universitaires. Comme tout le reste, elles étaient bâties en pierre. Le professeur se tenait au point le plus bas, tandis que les rangées de sièges montaient en gradins. Lorsque Saito et Louise entrèrent, tous les élèves se tournèrent vers eux d’un même mouvement. Puis les rires éclatèrent. Kirche était là, entourée d’un groupe de garçons. Je vois, elle les mène vraiment par le bout du nez. Tous ces types la traitent comme une reine
. Rien d’étonnant avec une poitrine pareille. Les gros seins restent les gros seins, quel que soit le monde. Les familiers amenés par les élèves formaient une ménagerie des plus variées. La salamandre de Kirche dormait roulée en boule sous sa chaise. Certains élèves portaient un hibou sur l’épaule. Un serpent gigantesque passait la tête par une fenêtre ; un garçon siffla et l’animal se retira. Il y avait aussi des corbeaux et des chats.
Mais ce qui fascinait surtout Saito, c’étaient les créatures que son monde aurait qualifiées de monstres fantastiques. L’excitation le gagna. Toutes sortes de bêtes incroyables grouillaient autour de lui.
Il aperçut un lézard à six pattes. Ça doit être... Saito fouilla dans ses maigres connaissances de fantasy. Un basilic ! J’en ai vu dans un jeu. Un immense œil flottait également avec douceur dans les airs. Qu’est-ce que ça peut être ? Il décida d’interroger Louise. « C’est quoi, ce monstre avec un œil géant ? » « Un bugbear. » « Et le truc qui ressemble à une pieuvre ? »
« Un skua », répondit Louise d’un ton maussade en s’asseyant. Saito prit place à côté d’elle. Elle le fusilla du regard. « Quoi ? » « C’est la place d’un mage. Les familiers n’ont pas le droit de s’y asseoir. » À contrecœur, il descendit sur le sol. Je n’avais déjà pas le droit de manger à table. Et ce bureau me gêne vraiment. Hors de question que je reste par terre, décida-t-il avant de se rasseoir sur la chaise. Louise lui jeta un coup d’œil, mais ne dit rien cette fois. La porte s’ouvrit et le professeur entra. C’était une femme d’âge mûr, vêtue d’une ample robe violette et coiffée d’un chapeau. Son visage rond et potelé affichait une expression affable. « Cette dame est mage, elle aussi ? » chuchota Saito. « Ça ne se voit pas ? » siffla Louise. La femme parcourut la classe du regard et prit la parole avec un sourire satisfait. « Eh bien, mes enfants, la Cérémonie printanière d’invocation des familiers semble avoir été une grande réussite. Je suis Chevreuse, et j’ai toujours plaisir à découvrir les nouveaux familiers invoqués chaque printemps. » Louise baissa les yeux. « Ma foi... vous avez invoqué un familier pour le moins... singulier, mademoiselle Vallière », remarqua-t-elle en regardant Saito. La phrase était pourtant innocente, mais toute la classe éclata de rire.
« Louise la Zéro ! Ce n’est pas parce que tu es incapable d’invoquer quoi que ce soit que tu dois ramasser le premier roturier venu dans la rue ! »
Les longs cheveux rose vif de Louise s’agitèrent lorsqu’elle se leva. Sa jolie voix retentit avec colère.
« C’est faux ! J’ai exécuté le sort correctement ! C’est lui qui est apparu ! » « Menteuse ! Tu n’as même pas dû réussir “Invocation du Familier”, hein ? » Les autres élèves pouffèrent. « Madame Chevreuse ! On vient de m’insulter ! Malicorne le “Rhume” m’a insultée ! » Louise frappa la table du poing pour protester. « Le Rhume ? Je suis Malicorne du Vent-arrière ! Je ne suis pas enrhumé ! » « Avec cette voix enrouée, on dirait pourtant que si ! » Le garçon nommé Malicorne se leva et fixa Louise d’un air mauvais. Chevreuse pointa sa baguette vers eux. Tous deux tressautèrent soudain comme des marionnettes et retombèrent raides sur leurs sièges.
« Mademoiselle Vallière, monsieur Malicorne, cessez cette querelle inutile. » Louise parut aussitôt abattue. Toute l’énergie qu’elle manifestait un instant plus tôt s’était évaporée. « Il est inconvenant de traiter ses camarades de “Zéro” ou de “Rhume”. Est-ce bien compris ? »
« Madame Chevreuse, moi, on m’appelle ainsi pour plaisanter. Pour Louise, c’est la stricte vérité. » Quelques rires étouffés fusèrent dans la salle.
Chevreuse balaya la classe d’un regard sévère et pointa de nouveau sa baguette. Comme surgies de nulle part, des masses d’argile rouge remplirent soudain la bouche des élèves qui avaient ri.
« Vous suivrez le cours dans cet état. » Cette fois, plus personne n’osa broncher. « Bien. Commençons. » Chevreuse toussa lourdement et agita sa baguette. Quelques cailloux apparurent sur son bureau.
« Mon nom runique est “Glaise”. Chevreuse la Glaise. Cette année, je vous enseignerai la magie de l’élément Terre. Monsieur Malicorne, connaissez-vous les quatre grands éléments de la magie ? » « O-Oui, madame Chevreuse. Le Feu, l’Eau, la Terre et le Vent. » Chevreuse hocha la tête. « Si l’on y ajoute l’élément aujourd’hui perdu du “Néant”, il y en a cinq au total — comme vous devriez tous le savoir. Parmi eux, je considère que la Terre occupe une place essentielle. Et je ne dis pas cela seulement parce qu’elle est mon affinité, ni par simple préférence personnelle. » Chevreuse fut de nouveau secouée d’une quinte de toux. « La magie de Terre est capitale, car elle gouverne la création de toute matière. Sans elle,
nous ne pourrions ni produire ni travailler les métaux dont nous avons besoin. Élever des bâtiments à partir de blocs de pierre ou récolter les cultures demanderait également bien plus d’efforts. Ainsi, l’élément Terre est intimement lié à la vie de chacun. »
Ah, je vois, songea Saito. Dans ce monde, la magie joue le rôle de la science et de la technologie chez moi. Je comprends mieux pourquoi Louise est si fière d’être mage.
« À présent, rappelez-vous que le sort fondamental de l’élément Terre est la “transmutation”. Certains d’entre vous l’ont déjà étudiée en première année, mais les bases sont le socle de tout savoir. Nous allons donc les revoir. » Chevreuse reporta son attention sur les cailloux et fit tournoyer sa baguette au-dessus d’eux. Elle murmura une incantation. Les pierres se mirent à briller intensément. Lorsque la lumière s’éteignit, elles s’étaient changées en morceaux de métal étincelants. « C-C-C’est de l’or, madame Chevreuse ?! » Kirche se pencha au-dessus de son bureau. « Non. Du simple laiton. Seuls les mages de classe Carré sont capables de transmuter de l’or. Je ne suis que... » Chevreuse toussa avec une suffisance étudiée. « Une mage de classe Triangle... » « Louise. » Saito lui donna un petit coup. « Quoi ? Nous sommes en plein cours ! » « C’est quoi, cette histoire de carrés et de triangles ? » « Le rang d’un mage dépend du nombre d’éléments qu’il peut superposer dans un même sort. » « Hein ? » « Prenons un sort de Terre. Tu peux l’utiliser seul, mais si tu y ajoutes du Feu, sa puissance augmente considérablement », lui expliqua Louise à voix basse. « Ah, je vois. » « Ceux qui peuvent combiner deux éléments, par exemple le Feu et la Terre, sont des mages de classe Ligne. Madame Chevreuse peut en superposer trois — Terre, Terre et Feu —, ce qui fait d’elle une mage de classe Triangle. » « Et si on ajoute un élément à lui-même ? » « On le renforce, tout simplement. » « D’accord. Donc, puisque notre professeur est une Triangle, on peut dire qu’elle est assez puissante ? »
« Exactement. » « Et toi, Louise, tu peux en superposer combien ? » Elle ne répondit pas. Le professeur remarqua leur conversation. « Mademoiselle Vallière ! » « O-Oui ? » « Veuillez éviter les bavardages pendant le cours. » « Pardon... » « Puisque vous avez le loisir de discuter, peut-être pourriez-vous nous faire une démonstration ? » « Hein ? Moi ? » « Oui. Essayez de changer ces cailloux en un métal de votre choix. » Louise ne se leva pas. Elle demeura assise, l’air embarrassé, en se tortillant sur sa chaise. « Allez ! C’est toi qu’elle montre ! » Saito lui donna un petit coup. « Mademoiselle Vallière ! Y a-t-il un problème ? » Madame Chevreuse l’appela de nouveau, mais Kirche intervint d’une voix inquiète. « Euh... » « Oui ? »
« Je crois qu’il vaudrait mieux ne pas la laisser faire... » « Et pourquoi cela ? » « C’est dangereux », répondit simplement Kirche. La majorité de la classe acquiesça. « Dangereux ? En quoi ? » « C’est la première fois que vous enseignez à Louise, n’est-ce pas ? » « En effet, mais on m’a dit qu’elle était travailleuse. Allons, mademoiselle Vallière. N’ayez pas peur, essayez. Vous n’arriverez à rien si la crainte de l’échec vous paralyse. » « Ne faites pas ça, Louise ! » cria Kirche, le visage blême. Mais Louise se leva. « Je vais le faire. » Le visage tendu, elle marcha d’un pas vif jusqu’au devant de la classe. Chevreuse se plaça à ses côtés avec un sourire. « Mademoiselle Vallière, vous devez vous représenter avec précision le métal en lequel vous souhaitez les transmuter. »
Louise acquiesça d’un petit signe adorable et leva sa baguette. Jamais elle n’avait paru aussi ravissante qu’au moment où elle pinça les lèvres pour commencer son incantation — d’une beauté presque irréelle.
Même en connaissant son véritable caractère, Saito en resta un instant sous le charme. Dans le soleil matinal qui entrait par la fenêtre, les cheveux blond vénitien de Louise scintillaient avec grâce. Ses yeux noisette brillaient comme des joyaux et sa peau était d’une blancheur immaculée. Son nez finement dessiné avait toute la distinction de la noblesse.
Avec un peu plus de poitrine, elle serait parfaite — presque trop belle. Mais aussi mignonne soit-elle, son caractère est un véritable piège, déplora Saito.
Tandis qu’il se perdait dans ces réflexions, les élèves assis devant lui s’étaient, pour une raison inconnue, réfugiés sous leurs chaises. Ils ne voient donc pas à quel point Louise est mignonne ? Elle n’a pourtant pas l’air très populaire. On la traite de “Zéro” et on se moque d’elle. Quand je regarde autour de moi, aucune fille ne lui arrive à la cheville. Seule Kirche peut rivaliser. Louise ferma les yeux, prononça une brève rune et fit décrire un arc à sa baguette. Les cailloux posés sur le bureau explosèrent aussitôt. Louise et Chevreuse reçurent la déflagration de plein fouet et furent projetées contre le tableau sous les cris de la classe. Les familiers affolés aggravèrent encore le chaos. La salamandre de Kirche se réveilla en sursaut, se dressa sur ses pattes arrière et cracha un jet de flammes. Une manticore prit son envol et défonça une fenêtre pour s’enfuir. Par l’ouverture, le gigantesque serpent aperçu plus tôt se glissa dans la salle et avala le corbeau d’un élève.
La classe sombra dans la panique. Kirche se leva et pointa Louise du doigt. « C’est bien pour ça que je vous avais dit de ne pas la laisser faire ! » « Bon sang, Vallière ! Épargne-nous ça et quitte l’Académie ! » « Mon Lucky s’est fait manger par un serpent ! Lucky ! » Saito contemplait la scène, sidéré.
Madame Chevreuse gisait sur le sol. À en juger par les soubresauts occasionnels de son corps, elle n’était pas morte.
Noire de suie, Louise se releva lentement. Elle faisait peine à voir. Son chemisier déchiré découvrait une épaule gracile et sa culotte apparaissait sous sa jupe en lambeaux. Quelle fille incroyable, malgré tout. Le tumulte de la salle ne semblait pas l’ébranler. Elle sortit un mouchoir et essuya la suie qui couvrait son visage. « On dirait que je me suis un peu trompée... » murmura-t-elle d’une voix faible. Cette remarque provoqua naturellement une réponse furieuse de la classe. « Ça, tu appelles ça “un peu” ?! Louise la Zéro ! » « Ton taux de réussite est toujours de ZÉRO ! » Saito comprit enfin l’origine du surnom de Louise.
Chapitre trois : Légende
Monsieur Colbert enseignait à l’Académie de magie de Tristain depuis vingt ans et en était devenu l’une des figures incontournables.
Son nom runique était « le Serpent de Flamme » et, tout naturellement, il s’était spécialisé dans la magie du Feu.
Depuis la Cérémonie printanière d’invocation des familiers, quelques jours plus tôt, le roturier appelé par Louise le préoccupait. Plus exactement, il ne pensait plus qu’aux runes apparues sur la main gauche du garçon. Elles étaient d’une rareté exceptionnelle ; aussi s’enfermait-il depuis plusieurs nuits dans la bibliothèque pour consulter toutes sortes d’ouvrages.
La bibliothèque de l’Académie de magie de Tristain occupait la même tour que le réfectoire. Ses rayonnages, hauts d’une trentaine de mailles, défiaient l’imagination, et leur alignement contre les murs constituait à lui seul un spectacle saisissant. Rien d’étonnant : ils renfermaient toute l’histoire du nouveau monde depuis sa création en Halkeginia par le Fondateur Brimir.
Colbert se trouvait à présent dans une section nommée « Bibliothèque de Fenrir », réservée aux professeurs.
Les rayonnages ordinaires, librement accessibles aux élèves, n’avaient fourni aucune réponse susceptible de le satisfaire.
Grâce à un sort de Lévitation, il s’éleva jusqu’à une étagère hors d’atteinte et la parcourut avec attention à la recherche d’un ouvrage précis. Ses efforts furent récompensés lorsqu’il en aperçut le titre. C’était un livre très ancien qui décrivait les familiers du Fondateur Brimir.
Un paragraphe en particulier retint son attention. À mesure qu’il le lisait, fasciné, ses yeux s’écarquillèrent. Il compara le texte avec le croquis qu’il avait tracé des runes de la main gauche du garçon.
« Ah ! » s’exclama-t-il. Sous le choc, il perdit la concentration nécessaire au maintien de sa Lévitation et faillit s’écraser au sol.
Le livre serré contre lui, il redescendit précipitamment et quitta la bibliothèque en courant. Il se dirigeait vers le bureau du directeur.
Le bureau du directeur se trouvait au dernier étage de la tour. Sir Osmond, actuel directeur de l’Académie de magie de Tristain, était assis derrière un élégant bureau de séquoia, les coudes posés sur le plateau. Il secouait ses cheveux et sa barbe blancs avec une expression d’ennui insoutenable.
Tout en s’arrachant distraitement les poils du nez, il marmonna un lent « Hmmm » et ouvrit un tiroir. Il en sortit une pipe. À l’autre bureau, sur le côté de la pièce, mademoiselle Longueville écrivait ; elle agita sa plume. La pipe s’éleva dans les airs et vint se poser dans sa paume. Sir Osmond grommela d’un ton accablé : « Vous prenez plaisir à priver un vieillard de ses modestes joies ? Mademoiselle... euh... » « Veiller sur votre santé fait aussi partie de mon travail, vieux Osmond. » Sir Osmond se leva et s’approcha de l’impassible mademoiselle Longueville. Arrivé derrière sa chaise, il ferma les yeux avec une gravité solennelle.
« Si les jours continuent à s’écouler dans une telle quiétude, trouver de quoi les remplir va devenir un problème considérable. »
Les profondes rides qui sillonnaient son visage ne donnaient qu’un vague aperçu de la longueur de sa vie. Certains lui prêtaient cent ans, d’autres trois cents. Personne ne connaissait son âge véritable. Peut-être l’avait-il lui-même oublié.
« Vieux Osmond », dit mademoiselle Longueville sans quitter des yeux la plume qui courait sur le parchemin.
« Oui ? Mademoiselle... » « Cessez de prendre votre prétendu désœuvrement pour prétexte afin de me toucher les fesses. » Sir Osmond entrouvrit la bouche et se mit à tituber à travers la pièce. « Et cessez également de feindre la sénilité dès que la situation tourne à votre désavantage », ajouta Longueville avec calme. Sir Osmond poussa un profond soupir, celui d’un homme écrasé par le poids de mille tourments. « Où se cache, selon vous, la vérité ultime ? Ne vous êtes-vous jamais posé la question ? Mademoiselle... »
« Où qu’elle se trouve, je peux vous assurer qu’elle n’est pas sous ma jupe. Alors cessez de glisser votre souris sous mon bureau. » Le visage de Sir Osmond se décomposa. « Mótsognir », murmura-t-il tristement. Une petite souris jaillit de sous le bureau de mademoiselle Longueville. Elle grimpa le long de la jambe d’Osmond et se percha sur son épaule en remuant sa minuscule tête. Il tira quelques noix de sa poche et en tendit une à l’animal. « Tchou-tchou », couina la souris, manifestement ravie.
« Tu es mon seul ami véritablement digne de confiance, Mótsognir. » La souris grignota la noix, qui disparut en un instant, puis réclama encore d’un nouveau « Tchou-tchou ».
« Oui, oui. Tu en veux davantage ? Très bien, je vais t’en donner. Mais d’abord, fais-moi ton rapport, Mótsognir. » « Tchou-tchou. » « Je vois. Blanc, et d’un blanc tout simple, hmmm. Pourtant, le noir sied tellement mieux à mademoiselle Longueville. Tu ne trouves pas, mon adorable Mótsognir ? » Un sourcil de mademoiselle Longueville tressaillit. « Vieux Osmond. » « Oui ? » « La prochaine fois, je vous dénonce au palais. » « Ha ! Croyez-vous que je serais devenu directeur de cette Académie si je tremblais sans cesse devant le palais ?! »
Sir Osmond ouvrit de grands yeux et tonna avec colère. La démonstration était impressionnante, surtout de la part d’un vieillard à l’apparence si frêle.
« Ne prenez pas vos grands airs sous prétexte que j’ai regardé votre culotte ! À ce rythme, vous ne vous marierez jamais ! Aaaah... être jeune à nouveau... Mademoiselle... » Le vieux Osmond se mit à caresser sans vergogne les fesses de mademoiselle Longueville. Mademoiselle Longueville se leva et roua son supérieur de coups de pied sans prononcer un mot. « Pardon. Arrêtez. Aïe. Je ne recommencerai plus. Promis. » Le vieux Osmond se recroquevilla en protégeant sa tête, tandis que Longueville, haletante, continuait à le frapper.
« Aïe ! Comment osez-vous ! Traiter un ancien ! De cette manière ! Hé ! Ouille ! » Ce paisible moment fut interrompu par une intrusion soudaine. La porte s’ouvrit avec fracas et Colbert fit irruption dans la pièce. « Vieux Osmond ! » « Qu’y a-t-il ? » Mademoiselle Longueville avait déjà repris place à son bureau, comme si rien ne s’était passé. Sir Osmond, les mains croisées derrière le dos, se tourna vers le visiteur avec une expression sérieuse. Leur faculté à se ressaisir était remarquable. « J-J-J’ai une nouvelle capitale ! » « Il n’existe pas de nouvelle capitale. Tout événement n’est qu’une accumulation de menus faits. » « R-R-Regardez ceci, je vous en prie ! » Colbert lui tendit le livre qu’il consultait quelques instants plus tôt. « Ne serait-ce pas Les Familiers du Fondateur Brimir ? Vous perdez encore votre temps à exhumer de vieilles chroniques ? Si vous avez des loisirs, vous feriez mieux d’imaginer un moyen plus efficace de percevoir les frais de scolarité auprès de ces nobles négligents. Monsieur... euh... comment déjà ? » Sir Osmond inclina la tête. « Colbert ! Vous avez oublié ?! »
« Mais oui, mais oui. Cela me revient. Vous parliez simplement si vite que je n’ai jamais bien saisi. Alors, Colby, qu’a donc ce livre de si remarquable ? » « Regardez également ceci ! » Colbert lui remit le dessin des runes apparues sur la main gauche de Saito. À peine les eut-il vues que l’expression d’Osmond changea. Une lueur grave passa dans ses yeux. « Mademoiselle Longueville, voudriez-vous nous laisser ? » Elle se leva et quitta la pièce. Osmond attendit de s’assurer qu’elle était bien sortie avant de reprendre la parole. « Racontez-moi tout, dans les moindres détails, monsieur Colbert... »
Il était presque midi lorsqu’ils achevèrent enfin de remettre en état la salle de classe dévastée par Louise. En guise de punition, l’usage de la magie leur avait été interdit, ce qui avait considérablement ralenti le travail. À vrai dire, Louise était incapable d’utiliser correctement la plupart des sorts, si bien que cette interdiction ne l’avait guère affectée. Madame Chevreuse avait repris connaissance deux heures après l’explosion. Elle était revenue en cours, mais n’avait plus parlé de transmutation de toute la journée. L’expérience semblait l’avoir quelque peu traumatisée.
Le nettoyage terminé, Louise et Saito prirent la direction du réfectoire pour déjeuner. Tout au long du trajet, Saito ne cessa de se moquer d’elle. Après tout, c’était sa faute s’il avait dû fournir tant d’efforts. C’était lui qui avait porté la nouvelle vitre. Lui qui avait déplacé les lourds bureaux. Lui encore qui avait frotté avec un chiffon la salle noircie par la suie. Louise, elle, s’était contentée d’essuyer à contrecœur quelques tables.
Je dors par terre. La nourriture est infecte. Et par-dessus le marché, je dois laver ses sous-vêtements. (Même si je ne l’ai pas encore fait.)
Après tous les mauvais traitements que Louise lui infligeait, impossible pour Saito de se taire maintenant qu’il connaissait son point faible. Il la taquina sans la moindre retenue.
« “Louise la Zéro”. Maintenant, je comprends~ Ça te va à merveille~ Zéro pour cent de réussite, et pourtant noble... magnifique ! » Louise ne répondit pas, ce qui ne fit qu’encourager Saito. « Transmutation ! Ah ! Boum ! Transmutation ! Ah ! Boum ! Oups, je me suis trompée ! Il n’y a que “la Zéro” pour rater ça ! » Saito tournait autour de Louise en dansant et levait les bras à chaque « Boum ! » pour mimer une explosion. Sa représentation était étonnamment travaillée. « Maîtresse Louise, votre humble familier a composé une chanson en votre honneur. » Il s’inclina avec respect. Le geste était bien entendu vide de toute sincérité et relevait de la pure moquerie.
Le sourcil de Louise tressautait furieusement. Elle était sur le point d’exploser, mais Saito, trop emporté par son enthousiasme, ne remarqua rien.
« Eh bien, chante-la donc. » « Lou-Lou-Louise est un cas désespéré~ Une magicienne incapable de faire de la magie ! Mais ce n’est pas grave ! Parce que c’est une fille... » Saito se tint le ventre et éclata de rire. « Bwahahaha ! » Il riait de sa propre plaisanterie. Peut-être était-il tout aussi irrécupérable qu’elle.
Une fois au réfectoire, Saito tira la chaise de Louise. « Surtout, mademoiselle, ne lance aucun sort sur la nourriture. Imagine un peu le désastre si elle explosait. »
Louise s’assit sans un mot. Saito se sentait pleinement satisfait : ses piques lui avaient permis de rendre la monnaie de sa pièce à cette fille arrogante et malpolie. Même son habituelle pitance lui paraissait moins pénible.
La vue de la maigre soupe et du pain qu’on lui servait restait affligeante, mais le plaisir qu’il avait pris à rire de Louise compensait largement.
« Bien, Fondateur Machin-chose, Votre Majesté la Reine, merci beaucoup pour cette nourriture infecte. Itadakimasu. » Au moment où il allait manger, son assiette lui fut arrachée. « Qu’est-ce que tu fais ?! »
« C-C-C... » « C-C-C... quoi ? » Les épaules de Louise tremblaient de rage, tout comme sa voix. Elle avait réussi, on ne savait comment, à contenir sa fureur jusqu’à leur arrivée à table. Sans doute pour pouvoir lui infliger le châtiment approprié. « C-C-Ce familier... comment ose-t-il tenir de p-p-pareils propos à sa m-m-maîtresse ? » Saito comprit qu’il était allé trop loin. « Pardon ! Je ne recommencerai plus, alors rends-moi mon repas ! » « Non ! Ab-so-lu-ment pas ! » hurla Louise, son joli visage déformé par la rage. « Un repas supprimé pour chaque fois que tu as prononcé le mot “Zéro” ! Et ma décision est irrévocable ! Aucune exception ! »
Saito quitta finalement le réfectoire sans avoir avalé la moindre bouchée. Je n’aurais peut-être pas dû me montrer aussi sarcastique... Mais il était trop tard pour regretter. « Aaaah, je meurs de faim... Bon sang... » Une main plaquée sur le ventre, il s’appuya contre un mur. « Quelque chose ne va pas ? »
Il se retourna. Une jeune fille à l’apparence ordinaire, vêtue d’un uniforme de servante et chargée d’un grand plateau d’argent, le regardait avec inquiétude. Un bandeau retenait soigneusement ses cheveux noirs, et ses taches de rousseur lui donnaient un charme adorable. « Ce n’est rien... » Saito agita la main gauche. « Seriez-vous, par hasard, celui qui est devenu le familier de mademoiselle Vallière... ? » Elle avait apparemment remarqué les runes gravées sur sa main. « Tu me connais ? » « Un peu. Tout le monde parle du roturier invoqué par magie. » La jeune fille lui adressa un sourire plein de douceur. C’était le premier sourire innocent que Saito voyait depuis son arrivée dans ce monde. « Tu es mage, toi aussi ? » demanda-t-il. « Oh non, pas du tout. Je suis roturière, comme vous. Je suis au service des nobles et je m’occupe des tâches domestiques. »
En réalité, je viens de la Terre et je ne suis pas roturier, mais ça ne sert sans doute à rien de l’expliquer. Saito choisit de se présenter simplement.
« Je vois... Moi, c’est Hiraga Saito. Enchanté. » « Quel nom étrange... Je m’appelle Siesta. » À cet instant, le ventre de Saito gronda. « Vous avez faim, n’est-ce pas ? » « Oui... »
« Suivez-moi, je vous prie. » Siesta s’éloigna.
Elle conduisit Saito dans les cuisines, à l’arrière du réfectoire. D’énormes marmites et des fours s’alignaient dans la vaste pièce. Les cuisiniers et les servantes, vêtues comme Siesta, s’affairaient à préparer les repas. « Attendez-moi un instant, d’accord ? » Siesta installa Saito sur une chaise dans un coin de la cuisine, puis disparut précipitamment vers l’arrière. Elle revint bientôt, tenant entre ses mains un bol rempli d’un ragoût fumant. « C’est un ragoût préparé avec les restes du repas des nobles. Mangez-le, si cela ne vous dérange pas. » « J’ai le droit ? » « Bien sûr. Ce n’est que le repas du personnel... » Sa gentillesse le bouleversa. Ce plat n’avait rien à voir avec le bouillon que Louise lui servait. Il en prit une cuillerée et la porta à sa bouche. C’est délicieux. Je vais pleurer.

« C’est tellement bon~ ! » « Tant mieux. Il y en a largement assez pour vous resservir, alors prenez votre temps. » Saito mangea comme dans un rêve, tandis que Siesta l’observait avec un sourire attendri.
« On ne vous avait rien donné ? » « Cette fille m’a confisqué mon assiette parce que je l’ai appelée “Louise la Zéro”. » « Oh non ! Il ne faut pas parler ainsi aux nobles ! » « Nobles, nobles... Ils prennent de grands airs sous prétexte qu’ils savent faire de la magie. » « Vous êtes vraiment courageux... » Siesta le regarda avec stupéfaction. Saito lui rendit le bol vide. « C’était délicieux. Merci. » « Je suis heureuse que cela vous ait plu. Revenez quand vous aurez faim. Si notre repas vous convient, je le partagerai volontiers avec vous. » Une offre aussi généreuse l’émut davantage encore. « Merci... » Saito fondit soudain en larmes, au grand étonnement de Siesta. « Qu-Qu’est-ce qui vous arrive ? » « Non... C’est juste que tu es la première personne à se montrer gentille avec moi depuis mon arrivée... Ça m’a ému... » « V-Vous exagérez. »
« Pas du tout. Si je peux faire quoi que ce soit pour toi, dis-le-moi. Je t’aiderai. » Laver les sous-vêtements de Louise ne l’enthousiasmait guère ; il préférait de loin aider cette fille. « Dans ce cas, pourriez-vous m’aider à servir les desserts ? » proposa Siesta avec un sourire. « D’accord », répondit Saito en hochant vigoureusement la tête.
De nombreux gâteaux étaient disposés sur un grand plateau d’argent. Saito le portait, tandis que Siesta saisissait les parts avec une pince et les servait une à une aux nobles. Un mage, en particulier, attirait le regard. Il avait des cheveux blonds bouclés, portait une chemise à jabot et affichait un air suffisant. Une rose dépassait même de la poche de sa chemise. Ses amis, rassemblés autour de lui, ne cessaient de le taquiner. « Alors, Guiche ! Avec qui sors-tu en ce moment ? » « Qui est ton amoureuse, Guiche ? » Le mage prétentieux s’appelait donc Guiche. Il posa délicatement un doigt sur ses lèvres.
« “Sortir avec” ? Je n’accorde une faveur aussi exclusive à aucune femme. Une rose fleurit pour le plaisir du plus grand nombre. »
Il se compare lui-même à une rose. Un égocentrique pareil est irrécupérable. C’était le genre de narcissique qui mettait davantage les témoins mal à l’aise que lui-même. Saito le fusilla du regard en espérant qu’il disparaisse.
À cet instant, un objet tomba de la poche de Guiche. C’était une petite fiole de verre dans laquelle tournoyait un liquide violet. Je ne l’aime pas, mais je devrais quand même lui signaler qu’il a perdu quelque chose. Saito l’interpella. « Hé, tu as fait tomber cette fiole. » Guiche ne se retourna pas. Il m’ignore, cet abruti ! Saito confia le plateau à Siesta et se baissa pour ramasser la fiole. « Je te dis que tu as perdu quelque chose, Don Juan. » Il la posa sur la table. Guiche lui lança un regard méprisant et repoussa le flacon. « Cette fiole ne m’appartient pas. De quoi parles-tu ? » Les amis de Guiche comprirent alors d’où elle venait et poussèrent de grands cris. « Oh ? Ce parfum, ce ne serait pas celui de Montmorency ? » « Si ! Cette teinte violette si vive, c’est le parfum que Montmorency compose exclusivement pour elle-même ! »
« Si tu l’avais dans ta poche, Guiche, ça veut dire que tu sors avec Montmorency maintenant, non ? »
« Attendez, écoutez-moi. Je dis cela pour préserver sa réputation, mais... » Avant que Guiche puisse poursuivre, une jeune fille en cape brune, assise à la table derrière eux, se leva et s’approcha de sa place.
C’était une jolie fille aux cheveux châtains. À la couleur de sa cape, elle devait être en première année. « Guiche-sama... » Elle éclata aussitôt en sanglots. « Je le savais... Vous et mademoiselle Montmorency... » « Tu te trompes. Katie, écoute-moi. La seule personne qui compte dans mon cœur, c’est toi... » Mais la jeune fille nommée Katie le gifla de toutes ses forces. « Le parfum tombé de votre poche est une preuve suffisante ! Adieu ! » Guiche se frotta la joue. Une autre jeune fille, aux cheveux roulés en anglaises serrées, se leva un peu plus loin. Saito reconnut celle qui s’était disputée avec Louise au moment de son invocation. L’air sévère, elle s’avança vers Guiche d’un pas sec et rapide.
« Montmorency, c’est un malentendu. Je n’ai fait que l’accompagner lors d’un long voyage dans les forêts de La Rochelle... » expliqua Guiche en secouant la tête. Malgré son calme affecté, une goutte de sueur froide glissait sur son front. « Je le savais ! Tu tournais autour de cette première année ! »
« Je t’en prie, Montmorency le Parfum. Ne crispe pas ainsi ton visage pareil à une rose. Te voir en colère m’afflige ! »
Montmorency saisit une bouteille de vin sur la table et en vida bruyamment le contenu sur la tête de Guiche. Puis... « Menteur ! » Elle hurla et s’éloigna à grands pas. Le silence tomba sur la salle. Guiche sortit un mouchoir et s’essuya lentement le visage. Secouant la tête, il déclara avec emphase :
« Il semblerait que ces demoiselles ne comprennent pas la raison d’être d’une rose. »
Oui, continue comme ça, songea Saito en reprenant le plateau des mains de Siesta pour s’éloigner. Guiche l’arrêta.
« Toi, attends. » « Quoi encore ? » Guiche pivota sur sa chaise et croisa les jambes avec ostentation. Voir autant d’arrogance dans chacun de ses gestes donna mal à la tête à Saito. « En ramassant inconsidérément cette fiole, tu as entaché la réputation de deux demoiselles. Comment comptes-tu réparer cela ? » Saito lui répondit d’un ton exaspéré. « Hé, c’est toi qui fréquentes deux filles à la fois. » Les amis de Guiche éclatèrent de rire. « Exactement, Guiche ! Tout est de ta faute ! » Le visage de Guiche vira au cramoisi. « Écoute-moi bien, serveur. Quand tu as posé cette fiole sur la table, j’ai feint de ne pas la connaître, n’est-ce pas ? Cela t’aurait-il coûté de faire preuve d’un peu de tact et d’entrer dans mon jeu ? »
« Peu importe. De toute façon, ta double liaison aurait fini par éclater. Et je ne suis pas serveur. » « Hmph... Ah, tu es donc... » Guiche eut un reniflement méprisant. « Tu dois être le roturier invoqué par cette “Louise la Zéro”. Espérer d’un roturier qu’il possède le discernement d’un noble était entièrement ma faute. Tu peux disposer. »
Cette fois, Saito craqua. Beau garçon ou non, il n’allait pas rester là à se faire humilier par un narcissique aussi prétentieux. Une réplique incendiaire lui échappa.
« Ferme-la, espèce de poseur. Va donc mâchonner des roses jusqu’à la fin de tes jours. » Les yeux de Guiche se plissèrent. « Il semblerait que tu ignores les règles élémentaires à respecter lorsque l’on s’adresse à un noble. » « Pas de chance, je viens d’un monde où les nobles n’existent pas. »
Saito leva la main droite et prit un ton hautain en imitant les manières de Guiche. « Fort bien. Je vais donc t’enseigner le respect. Voilà qui me permettra de me détendre. » Guiche se leva. « Comme c’est amusant. » Saito découvrit les dents avec un grondement. Premièrement, ce type lui avait déplu dès le départ. Deuxièmement, il sortait avec deux filles plutôt mignonnes — même si aucune ne l’était autant que Louise. Troisièmement, il venait de le ridiculiser. C’était largement suffisant pour se battre. Et tant qu’à faire, il lui donnerait deux ou trois coups supplémentaires au nom de Louise. Elle restait une fille, après tout ! « Tu veux régler ça ici ? »
demanda Saito. Guiche le dépassait en taille, mais il était longiligne et semblait plutôt faible. On disait que les séducteurs manquaient aussi bien d’argent que de force. Saito n’était pas spécialement robuste, mais il ne pensait pas pouvoir perdre. Guiche se détourna. « Tu t’enfuis ? » « Ne sois pas ridicule. Je ne vais tout de même pas souiller la table des nobles avec le sang d’un roturier. Je t’attendrai dans la cour de Vestri[5]. Rejoins-moi lorsque tu auras fini de distribuer ces gâteaux. » Les amis de Guiche se levèrent, tout excités, et partirent à sa suite. L’un d’eux resta pourtant sur place, apparemment chargé de s’assurer que Saito ne prendrait pas la fuite. Siesta regardait Saito en tremblant de tout son corps. Il lui adressa un sourire. « Ne t’inquiète pas. Impossible que je perde contre ce gringalet. Quel grand noble, vraiment ! » « Vous... vous allez vous faire tuer. » « Quoi ? » « Quand on met réellement un noble en colère... » Siesta s’enfuit précipitamment. Qu’est-ce qu’elle voulait dire ? marmonna Saito. Ce type est vraiment si fort que ça ? Louise accourut derrière lui.
« Hé ! Qu’est-ce qui te prend ?! J’ai tout vu ! » « Salut, Louise. » « Ce n’est pas le moment de me dire “salut” ! Comment peux-tu accepter un duel comme si ce n’était rien ?! » « Mais ce type me tapait vraiment sur les nerfs... » répondit Saito avec indignation. Louise soupira et haussa les épaules avec consternation. « Va lui présenter tes excuses. » « Pourquoi ? » « Si tu ne veux pas être blessé, excuse-toi. Si tu le fais tout de suite, il te pardonnera peut-être. » « Tu plaisantes ! Pourquoi ce serait à moi de m’excuser ?! C’est lui qui m’a insulté le premier ! Et puis, je voulais seulement lui rendre service... » « Fais-le, c’est tout. » Louise planta sur lui un regard ferme. « Pas question. » « Quelle tête de mule... Mais tu sais que tu ne peux pas gagner ? Tu vas être grièvement blessé. En réalité, tu auras de la chance si tu en reviens vivant. » « Je ne le saurai pas avant d’avoir essayé, non ? »
« Écoute-moi : un roturier ne peut jamais vaincre un mage ! » « C’est où, cette cour de Vestri ? » Saito se mit en marche. L’ami de Guiche qui avait assisté à son échange avec Louise indiqua la direction d’un mouvement du menton. « Par ici, roturier. » « Aaah, bon sang ! Vraiment ! Pourquoi ce familier n’en fait-il toujours qu’à sa tête ?! » Louise se lança à la poursuite de Saito.
La cour de Vestri était un jardin central situé entre les tours élémentaires du Vent et du Feu. Orientée à l’ouest, elle recevait peu de soleil, même en plein midi, mais constituait un endroit idéal pour un duel. À présent, elle était noire de monde. La rumeur avait fait son chemin. « Messieurs ! Un duel ! » Guiche leva bien haut sa rose artificielle et la foule l’acclama. « Guiche va se battre en duel ! Son adversaire, c’est le roturier de Louise ! » J’ai un nom, je vous signale... pensa Saito avec amertume. Guiche répondit aux acclamations en agitant les bras.
Puis, comme s’il remarquait enfin la présence de Saito, il se tourna vers lui. Les deux garçons se tinrent au centre de la cour et se dévisagèrent avec intensité.
« Pour commencer, je te félicite d’être venu au lieu de prendre la fuite ! » déclara Guiche d’une voix chantante, tout en faisant tournoyer sa rose. « Comme si j’allais m’enfuir ! » « Bien. Commençons », dit Guiche. Moins de paroles, plus d’action. Saito s’élança. Dans une bagarre, celui qui frappe le premier prend l’avantage !
Une dizaine de pas nous séparent. Noble ou mage, je m’en fiche : je vais écraser ce nez arrogant et le remettre à sa place ! Guiche le regarda approcher avec un sourire tranquille, puis donna une chiquenaude à sa rose. Un pétale descendit en virevoltant dans les airs... et prit la forme d’une guerrière en armure. Elle avait la taille d’une personne, mais paraissait entièrement façonnée dans un métal dur. Sous la pâle lumière du soleil, sa peau... ou plutôt son armure, étincelait. La guerrière se dressa impassiblement sur le chemin de Saito. « C-C’est quoi, ce truc ?! »
« Je suis mage, je combats donc par la magie. Tu n’y vois aucune objection, j’espère ? » « Espèce de... » « J’ai peut-être oublié de me présenter. Mon nom runique est “le Bronze”. Guiche le Bronze. C’est donc mon golem de bronze, Valkyrie, qui sera ton véritable adversaire. » « Hein ? » Le golem en forme de guerrière chargea Saito. Son poing droit s’enfonça violemment dans son ventre. « Gah ! »
Saito gémit et s’effondra. Rien d’étonnant après avoir reçu un poing de bronze dans l’estomac. Le golem le contempla sans émotion. La douleur l’empêchait de se relever. Ça doit être ça, se faire frapper par un boxeur professionnel, pensa-t-il. « Quoi ? C’est déjà fini ? » Guiche semblait déçu. Louise jaillit de la foule. « Guiche ! » « Oh, Louise ! Pardonne-moi. Je t’emprunte simplement ton familier quelques instants. » Louise secoua ses longs cheveux et cria avec colère. « Ça suffit ! D’ailleurs, les duels sont formellement interdits ! » « Seuls les duels entre nobles le sont. Personne n’a interdit ceux qui opposent un noble à un roturier. » Louise resta un instant sans voix. « C-C’est seulement parce qu’une situation pareille ne s’était encore jamais produite... » « Louise, tu l’aimes donc tant que ça, ce roturier ? » Le visage de Louise s’embrasa d’un rouge furieux. « Non ! Ne dis pas n’importe quoi ! Je refuse simplement de regarder mon familier se faire battre sous mes yeux ! » « ...Q-Qui est en train de se faire battre ? Je vais très bien. » « Saito ! » En voyant Saito debout, Louise hurla presque son nom. « ...Héhé, tu as enfin utilisé mon prénom. » Louise tremblait. « Tu comprends maintenant, n’est-ce pas ? Un roturier ne peut jamais vaincre un mage ! » « ...J’ai seulement baissé ma garde. Tout va bien, alors recule. » Saito repoussa Louise derrière lui.
« Tiens donc ? Je ne pensais pas que tu pourrais te relever... Aurais-je été trop doux ? » lança Guiche pour le provoquer. Saito s’avança lentement vers lui. Louise le suivit et l’agrippa par l’épaule. « Arrête ! Idiot ! Pourquoi es-tu encore debout ? » Il écarta sa main. « Parce qu’il me fout en rogne. » « Il te met en rogne ? Il n’y a aucune honte à perdre contre un mage ! » « Tais-toi », marmonna Saito en continuant à avancer d’un pas chancelant. « Hein ? » « Toi aussi, tu commences sérieusement à m’énerver... Je ne connais presque rien aux mages ni aux nobles, mais à mes yeux vous êtes tous les mêmes gamins gonflés d’orgueil. Qu’est-ce qu’elle a de si formidable, votre magie ? Bande d’idiots. » Guiche le regarda avec un mince sourire aux lèvres.
« Plus tu t’obstines, plus cette scène devient vaine. » L’esprit combatif de Saito se raviva. Il émit un bref grondement. « Ce n’était rien. Ta petite statue est beaucoup trop faible. » Le sourire de Guiche disparut. La main droite du golem fusa vers le visage de Saito. Le poing le frappa en pleine joue et le projeta au sol. Du sang coula de son nez brisé. En tentant d’endiguer le saignement, Saito resta stupéfait. Merde... Alors, voilà la puissance d’un mage. Il s’était déjà battu à plusieurs reprises, mais jamais il n’avait encaissé un coup pareil.
Malgré tout, il se remit péniblement debout. Sans la moindre pitié, le golem de Guiche le renvoya au sol d’un coup de pied. Il se releva. Fut abattu de nouveau. Et ainsi de suite, encore et encore. Le huitième coup atteignit le bras droit de Saito. Un craquement écœurant retentit.
Son œil gauche, gonflé, ne voyait plus rien. Il examina son bras de l’autre : celui-ci formait un angle impossible.
Tandis qu’il contemplait son membre d’un air absent, le golem s’approcha et lui posa le pied sur le visage. Sa tête heurta violemment le sol, et il perdit connaissance un instant. Lorsqu’il revint à lui, le visage de Louise se découpait sur le bleu du ciel. « Je t’en prie... Arrête maintenant. »
Des larmes emplissaient ses yeux noisette. Saito voulut répondre, mais les coups répétés lui avaient laissé la poitrine si douloureuse qu’il peinait à respirer.
Il rassembla pourtant toute sa volonté et réussit à articuler d’une voix rauque : « ...Tu pleures ? » « Pas du tout ! Pourquoi est-ce que je pleurerais ? Enfin... ça suffit. Tu t’es très bien battu. Je n’avais encore jamais vu un roturier comme toi. » Son bras brisé lançait atrocement. Saito grimaça. « Ça... fait mal. » « Évidemment que ça fait mal ! Quelle question ! Mais qu’est-ce qui t’a pris ? » Les larmes de Louise roulèrent sur ses joues et tombèrent sur celle de Saito. « Tu es mon familier, compris ? Je ne te pardonnerai pas si tu recommences une stupidité pareille. » La voix de Guiche leur parvint. « Vous avez terminé ? » « ...Deux secondes. Je reprends juste mon souffle. » « Saito ! » Guiche sourit et agita sa rose. Cette fois, un pétale se changea en épée. Il la saisit et la lança vers Saito ; la pointe se ficha dans le sol, non loin de lui.
« Si tu tiens encore à poursuivre, prends cette épée. Sinon, il te suffit de dire : “Je suis désolé.” Je pourrai alors te pardonner et nous en resterons là. » « Ne l’insulte pas ! » Louise s’était redressée en criant. Guiche ne parut pas l’entendre et poursuivit : « Tu comprends ? Cette épée est une arme. Le strict minimum dont vous autres roturiers avez besoin pour espérer vous venger de nous, les nobles. Alors, comme je viens de le dire, si tu veux continuer, saisis-la. »
Saito tendit la main droite vers la lame. Mais son bras brisé ne lui permettait presque plus de serrer les doigts. Louise lui retint la main. « Non ! Il est hors de question que je te laisse faire ! Si tu prends cette épée, Guiche ne te fera plus aucun cadeau ! »
« Je ne peux pas rentrer dans mon monde... Ça veut dire que je vais devoir vivre dans celui-ci, pas vrai ? » murmura Saito, comme pour lui-même, sans regarder Louise. « Oui ! Et alors ?! Ce n’est vraiment pas le moment de parler de ça ! » Louise serra fermement sa main droite. Saito déclara d’une voix claire et assurée : « Être un familier, ça ne me dérange pas... Je peux dormir par terre... supporter une nourriture infecte... Laver tes sous-vêtements ? Je le ferai aussi. De toute façon, je n’ai pas vraiment le choix. »
Saito marqua une pause et referma sa main gauche. « Mais... » « “Mais” quoi ? » « Je ne courberai jamais l’échine contre mon gré ! » Puisant dans ses dernières forces, Saito se remit debout. Il écarta Louise et saisit de la main gauche l’épée plantée dans le sol. À cet instant... Les runes gravées sur cette main se mirent à luire vivement.
Changeons un instant de décor et retournons dans le bureau du directeur. M. Colbert exposait avec ferveur au vieux Osmond tout ce qui concernait le garçon roturier invoqué par Louise lors de la Cérémonie printanière d’invocation des familiers... Les runes apparues sur sa main en témoignage du contrat qui le liait à Louise l’avaient intrigué... et, en cherchant à en apprendre davantage... « Vous êtes remonté jusqu’à Gandalfr, le familier du Fondateur Brimir ? » Osmond examina avec attention le dessin que Colbert avait fait des runes de la main gauche de Saito.
« Oui ! Les runes apparues sur la main gauche de ce garçon sont rigoureusement identiques à celles que portait le légendaire familier Gandalfr ! » « Et qu’en concluez-vous ? » « Que ce garçon est Gandalfr ! Si ce n’est pas une nouvelle capitale, qu’est-ce qui peut l’être, vieux Osmond ? » Colbert se leva tout en essuyant son crâne dégarni avec un mouchoir. « Hum... Certes, les runes sont identiques. Mais qu’un simple garçon roturier puisse devenir Gandalfr du seul fait qu’il les porte... Je me demande bien comment cela aurait pu se produire. » « Que devons-nous faire ? » « Il est toutefois bien trop tôt pour l’affirmer avec certitude. » « C’est vrai. » Le vieux Osmond tambourina des doigts sur son bureau. On frappa à la porte. « Qui est là ? » La voix de Mlle Longueville s’éleva de l’autre côté. « C’est moi, vieux Osmond. » « Qu’y a-t-il ? »
« Il semblerait que des élèves se battent en duel dans la cour de Vestri. L’affaire provoque un grand tumulte. Plusieurs professeurs ont tenté d’intervenir, mais la foule des élèves les empêche d’approcher. » « Par le ciel, rien n’est pire que des nobles qui ont trop de temps libre. Qui sont les duellistes ? » « L’un d’eux est Guiche de Gramont. » « Ah, le fils imbécile de Gramont. La chasse aux jupons doit être héréditaire : son père est encore plus coureur que lui. Je ne serais pas surpris que le garçon connaisse toutes les filles de l’Académie. Et son adversaire ? » « ...Ce n’est pas un mage. On m’a dit qu’il s’agissait du familier de Mlle de La Vallière. » Osmond et Colbert échangèrent un regard. « Les professeurs demandent l’autorisation d’utiliser la “Cloche du Sommeil” pour interrompre le duel. » Les yeux d’Osmond prirent l’éclat perçant de ceux d’un faucon. « Ridicule. Inutile de sortir un artefact aussi précieux pour mettre fin à une querelle d’enfants. Laissez-les faire. » « Bien. » Les pas de Mlle Longueville s’éloignèrent dans le couloir. Colbert déglutit bruyamment avant de presser Osmond. « Vieux Osmond. »
« Hum. » Osmond agita son bâton ; un grand miroir fixé au mur se mit à refléter ce qui se déroulait dans la cour de Vestri.
Saito n’en revenait pas. Dès l’instant où il avait saisi l’épée, toute douleur avait disparu de son corps. Il remarqua que les runes de sa main gauche brillaient. Puis... Mon corps est léger comme une plume. J’ai presque l’impression de pouvoir m’envoler. Mieux encore, la lame qu’il tenait de la main gauche lui paraissait si familière qu’elle semblait prolonger son propre bras. C’est étrange. Je n’ai pourtant jamais touché une épée... En le voyant armé, Guiche eut un sourire glacial. « Permets-moi d’abord de te féliciter. Je suis sincèrement impressionné qu’un roturier ait pu tenir aussi longtemps face à un mage. » Sur ces mots, il fit tournoyer la rose entre ses doigts. Cette rose artificielle doit être sa baguette. Quel poseur, quand même... Saito s’étonna d’avoir encore le loisir de penser à cela. Je viens de me faire massacrer. Qu’est-ce qui m’arrive ? Le golem de Guiche repartit à l’attaque. Tas de ferraille. La statue façonnée à l’image d’une Valkyrie mythique fonça sur Saito, mais ses mouvements lui parurent d’une lenteur extrême.
C’est quoi, ce délire ? songea-t-il. Je me suis laissé malmener par cette épave rampante ? Saito bondit.

À la vue de son golem tranché en deux comme une motte d’argile, Guiche laissa échapper un gémissement étranglé.
Les deux moitiés de la statue s’écrasèrent au sol dans un même fracas métallique. Dans le même temps, Saito fondit sur Guiche tel un tourbillon. Pris de panique, celui-ci agita frénétiquement sa baguette en forme de rose. Des pétales dansèrent dans l’air et six nouveaux golems apparurent.
Sept golems constituaient l’arsenal complet de Guiche. Jamais il n’aurait imaginé qu’un simple roturier puisse tenir tête ne serait-ce qu’à l’un d’eux.
Les statues encerclèrent Saito et se jetèrent sur lui d’un seul mouvement. Alors qu’elles semblaient l’avoir pris au piège, cinq furent taillées en pièces. Le coup avait été si rapide que personne n’avait aperçu la lame ; tous se demandèrent de quelle faculté surhumaine il pouvait bien s’agir. Le dernier golem se précipita aussitôt devant Guiche pour le protéger. Un coup d’épée invisible l’abattit à son tour.
« Hiii ! » Un coup de pied en plein visage envoya Guiche rouler au sol. Il vit Saito bondir sur lui. Je vais mourir ! pensa-t-il en se couvrant la tête. Un grand « toc » retentit... Lorsqu’il rouvrit timidement les yeux... Saito avait planté la lame dans la terre, juste à droite de son crâne. « Tu veux continuer ? » demanda-t-il. Guiche secoua frénétiquement la tête. Toute envie de se battre l’avait quitté. D’une voix défaillante, il répondit : « J... J’abandonne. » Saito lâcha prise et s’éloigna. Derrière lui, les spectateurs exultaient : « Waouh, ce familier est incroyable ! » ou encore : « La vache, Guiche a perdu ! » J’ai... gagné ?
Comment ? Les pensées de Saito se perdaient dans le brouillard. ...Qu’est-ce qui vient de m’arriver ? Je me faisais massacrer sans pouvoir réagir. Et puis, dès que ma main a touché cette épée, mon corps est devenu léger comme une plume. L’instant d’après, tous les golems de Guiche étaient en morceaux. Je ne savais même pas manier une épée. Je ne comprends pas grand-chose, mais tant pis. J’ai gagné, voilà tout. J’y réfléchirai plus tard. Pour l’instant, je suis vraiment, vraiment épuisé. Je veux dormir. Il aperçut Louise qui accourait vers lui. « Hé, j’ai gagné ! » aurait-il voulu crier, mais ses genoux se dérobèrent. La fatigue le submergea et sa conscience s’éloigna peu à peu. Saito s’effondra.
En le voyant vaciller, Louise accéléra pour le retenir, mais arriva trop tard. Il s’abattit lourdement sur le sol dur. « Saito ! » Louise le secoua. Non, il n’était pas mort.
« Ronf... » Elle l’entendit ronfler. Il dormait. « Il s’est endormi... » Visiblement soulagée, Louise poussa un profond soupir. Guiche se releva et secoua la tête, abasourdi. « Louise, qu’est-ce que c’est que ce type ? Il a balayé toutes mes Valkyries... » « Ce n’est qu’un roturier. » « Mes golems ne peuvent pas perdre face à “un simple roturier”. » « Hmpf. C’est peut-être seulement parce que tu étais plus faible que lui. » Louise essaya de soulever Saito, mais, incapable de soutenir son poids, elle bascula et se retrouva par terre, écrasée sous lui. « Aah, mais enfin ! Tu es lourd ! Imbécile ! » Un élève parmi la foule lança un sort de Lévitation sur Saito. Louise se mit à pousser doucement son corps flottant devant elle. Elle devait le ramener dans sa chambre et soigner ses blessures.
Du coin de sa manche, elle s’essuya les yeux. Il avait paru si mal en point, si pitoyable, qu’elle n’avait pu retenir ses larmes. Il était devenu soudainement très fort en saisissant l’épée, mais sans cela, il aurait vraiment pu mourir. Pour l’heure, cela comptait davantage que sa victoire. Cet imbécile devait s’imaginer que mourir n’avait aucune importance. À jouer les fortes têtes alors que tu n’es qu’un roturier...
« Tu n’es qu’un familier, alors pourquoi faut-il toujours que tu agisses de ton propre chef ?! » Louise cria après Saito, toujours endormi. Son soulagement cédait déjà la place à l’agacement.
Le vieux Osmond et Colbert avaient suivi toute la scène grâce au Miroir de Vision lointaine. Ils échangèrent de nouveau un regard. « Vieux Osmond. » « Hum. » « Ce roturier a vraiment fini par l’emporter... » « Hum. » « Guiche n’est certes qu’un mage de niveau Point, mais même ainsi, un roturier ordinaire n’aurait jamais dû pouvoir le vaincre. Quelle vitesse prodigieuse ! Je n’ai jamais vu pareil roturier ! Il ne fait aucun doute qu’il est Gandalfr ! »
« Humm... » M. Colbert insista. « Vieux Osmond. Nous devrions en informer immédiatement le palais et demander des instructions... » « Ce ne sera pas nécessaire. » Osmond hocha gravement la tête en caressant sa barbe blanche.
« Mais enfin ! C’est la plus grande découverte du siècle ! Gandalfr renaît à notre époque ! » « M. Colbert. Gandalfr n’était pas un familier ordinaire. » « Précisément ! Gandalfr, le familier du Fondateur Brimir ! Aucun texte ne décrit son apparence, mais on raconte qu’il fut créé spécialement pour protéger le Fondateur pendant qu’il récitait ses incantations. »
« Exact. Les incantations du Fondateur Brimir étaient particulièrement longues... En contrepartie, ses sorts possédaient une puissance phénoménale. Et, comme vous le savez, un mage est extrêmement vulnérable lorsqu’il incante. Gandalfr était le familier chargé de le protéger durant ces instants. Quant à sa force... » Surexcité, Colbert lui coupa avidement la parole. « Il pouvait anéantir à lui seul une armée de mille hommes ! On dit que les mages ordinaires ne faisaient pas le poids contre lui ! » « Alors, M. Colbert. » « Oui ? » « Ce garçon est bien un roturier parfaitement ordinaire, n’est-ce pas ? » « Oui. Sous quelque angle que je l’examine, il n’a rien d’autre qu’un roturier ordinaire. Lorsque Mlle de La Vallière l’a invoqué, j’ai même vérifié à l’aide d’un sort de Détection magique : il ne possède véritablement rien de particulier. » « Et qui a fait de lui le Gandalfr de notre époque ? »
« Ce serait Mlle de La Vallière, mais... » « J’en déduis qu’elle est une mage de grand talent ? » « Pas du tout. On pourrait même dire qu’elle n’en a aucun... » « Voilà un duo bien énigmatique. » « En effet. » « Comment un garçon ordinaire, lié par contrat à une mage dépourvue de talent, a-t-il pu devenir Gandalfr ? Quel paradoxe absolu. Je ne vois pas comment raccorder les deux extrémités. » « En effet... » « Quoi qu’il en soit, inutile de livrer Gandalfr et sa maîtresse aux imbéciles du palais. Donnez-leur un jouet pareil et ils déclencheront encore une guerre sans nécessité. Les conseillers de la Cour ont trop de temps libre et un goût excessif pour les batailles. » « J-Je vois. Pardonnez-moi d’avoir négligé un aspect aussi important. » « Je prendrai moi-même cette affaire en charge. Vous n’en parlerez à personne, M. Colbert. » « O-Oui ! J’ai compris ! » Le vieux Osmond saisit son bâton et se tourna vers la fenêtre. Ses pensées plongèrent dans les profondeurs de l’Histoire.
« Le légendaire familier Gandalfr... Je ne peux m’empêcher de me demander quelle forme il revêtait autrefois. »
Colbert murmura d’un air rêveur : « On dit que Gandalfr pouvait manier n’importe quelle arme pour abattre ses ennemis... » « Hum. » « Il devait donc posséder au moins un bras et une main, j’imagine. »
La lumière du matin réveilla Saito. Des bandages enveloppaient tout son corps. C’est vrai. Je me suis battu en duel contre Guiche, qui m’a passé à tabac... Puis j’ai remporté la victoire par miracle avec cette épée... Et je me suis évanoui. Il se trouvait dans la chambre de Louise. Pour une raison qui lui échappait, il avait même dormi dans son lit.
Louise, elle, était assise à la table, la tête posée dessus, profondément endormie.
Son regard se posa sur les runes de sa main gauche. Lorsqu’elles avaient brillé, son corps était devenu aussi léger qu’une plume ; une épée qu’il n’avait jamais tenue lui avait paru le prolongement de son bras, et il avait réduit les golems de Guiche en pièces sans le moindre effort. À présent, les runes ne luisaient plus. Qu’est-ce que c’était, au juste... ? Tandis qu’il contemplait sa main gauche avec curiosité, on frappa à la porte, qui s’ouvrit aussitôt.
C’était Siesta, la jeune roturière qui lui avait offert du ragoût dans les cuisines. Elle portait sa tenue habituelle de servante, bandeau compris.
Elle sourit en apercevant Saito. Sur le plateau d’argent qu’elle tenait reposaient du pain et de l’eau. « Siesta... ? » « Vous êtes réveillé, Saito ? » « Oui... Je... » « Après tout cela, Mlle de La Vallière vous a fait transporter ici pour que vous puissiez dormir. Elle a même dû demander à un professeur de lancer sur vous un sort de guérison. Votre état était très sérieux. » « Un sort de guérison ? » « Oui. C’est une magie qui aide à soigner les blessures et les maladies. Vous ne le saviez pas ? » « Non... » Saito secoua la tête. Siesta s’étonna qu’il ignore des notions aussi élémentaires, mais garder le silence ne l’avancerait à rien.
« Mlle de La Vallière a payé le réactif nécessaire au sort, alors ne vous en faites pas. » Son silence indiquait clairement que le prix le préoccupait. « Ce réactif coûtait cher ? » « Disons qu’un roturier ne pourrait certainement pas se le permettre. » Saito voulut se redresser, mais la douleur lui arracha un cri. « Aïe ! » « Ah, ne bougez pas ! Vos blessures étaient si graves que même les sorts de guérison n’ont pas pu les refermer complètement ! Il faut encore vous ménager ! » Saito acquiesça et se rallongea. « Je vous ai apporté de quoi manger. Prenez-en un peu. » Siesta posa le plateau près du lit. « Merci... J’ai dormi combien de temps ? » « Trois jours et trois nuits d’affilée. Tout le monde craignait que vous ne vous réveilliez plus. » « Tout le monde ? » « Tout le personnel des cuisines... » Siesta baissa timidement les yeux. « Qu’y a-t-il ? » « Euh... Je suis désolée. D’avoir pris la fuite, l’autre fois. » Elle faisait allusion au moment où elle s’était enfuie, effrayée, lorsque Saito avait provoqué la colère de Guiche au réfectoire.
« Ne t’en fais pas. Tu n’as aucune raison de t’excuser. » « Pour nous autres roturiers, les nobles ont toujours été si effrayants... puisque nous sommes incapables d’utiliser la magie... » Siesta releva brusquement la tête. Ses yeux étincelaient. « Mais maintenant, j’ai beaucoup moins peur ! Vous m’avez donné tellement de courage, Saito ! Vous êtes roturier, et pourtant vous avez vaincu un noble ! » « Ah bon... Ha ha. »
Alors que je n’ai pas la moindre idée de la façon dont j’ai gagné. Un peu gêné, Saito se gratta la tête. Il réalisa alors qu’il utilisait son bras droit, pourtant brisé durant le duel. Il paraissait parfaitement guéri. Un léger élancement subsistait quand il le bougeait, mais les os semblaient ressoudés. Waouh, alors ça, c’est la magie... songea-t-il, vaguement admiratif. ...J’imagine qu’il y a de quoi être fier. « Au fait, c’est toi qui t’es occupée de moi pendant tout ce temps ? » « Oh non, pas moi. C’est Mlle de La Vallière qui... » « Louise ? » « Oui. Elle a changé tous vos bandages et essuyé la sueur sur votre visage... Elle n’a pas dormi une seule minute, elle doit être épuisée. »
Louise dormait d’un souffle paisible et régulier. De profondes cernes assombrissaient toutefois ses yeux. Elle est toujours adorable quand elle dort. On dirait une poupée. Elle peut donc se montrer gentille, parfois, pensa-t-il. Soudain, son profil lui parut infiniment plus mignon. Louise entrouvrit les yeux. « Fuaaaaaaaah... » Elle s’étira dans un immense bâillement, puis son regard tomba sur Saito, assis dans le lit et clignant des yeux avec surprise. « Tiens. Tu es réveillé. » « O-Oui... » Saito baissa les yeux. Il estima qu’il devait la remercier. « Euh, Louise. » « Quoi ? » « Merci. Et désolé de t’avoir inquiétée. » Louise se leva. Puis elle s’approcha de lui. Le cœur de Saito se mit à battre plus vite. Elle va peut-être me dire : « Bravo, tu étais vraiment formidable », et m’embrasser ?
Il n’en fut rien. Louise arracha la couverture et saisit Saito par le col. « Puisque tu vas mieux, sors de mon lit ! » Toujours agrippé par le col, il fut tiré hors du lit. « Wah ! Aïe ! » Saito roula par terre. « Hé, je suis encore blessé ! » « Si tu es assez en forme pour te plaindre, c’est que tout va bien. » Saito se remit debout. Son corps protestait encore, mais la douleur restait supportable. Elle aurait tout de même pu le laisser dormir un peu plus longtemps. « Euh, dans ce cas, je vais vous laisser... » Siesta quitta la chambre avec un sourire crispé. Ou, plus exactement, elle prit la fuite. Louise lança une montagne de vêtements et de sous-vêtements sur Saito. « Ouf ! » « Voilà tout le linge qui s’est accumulé pendant que tu dormais. Quand tu auras fini, tu nettoieras la chambre. Et plus vite que ça ! » « Euh, tu sais... »
Louise lui décocha un regard féroce. « Quoi ? Tu pensais qu’on allait te traiter autrement sous prétexte que tu as battu Guiche ? Qu’on allait te féliciter ? Tu es idiot ou quoi ? » Saito la regarda avec rancœur. Il retira aussitôt ce qu’il avait pensé plus tôt de sa beauté. Pourtant... assise sur son lit à balancer les jambes, Louise était indéniablement d’une grâce qui dépassait ce monde.
Ses longs cheveux blond fraise ondulaient doucement. Une lueur malicieuse brillait dans ses yeux noisette. Elle était grossière, arrogante et égoïste ; mais il avait beau le nier, son apparence demeurait enchanteresse. Louise leva triomphalement un doigt. « Ne l’oublie jamais ! Tu es mon familier ! » Gandalfr Chapitre premier : La journée d’un familier Cela faisait une semaine que Saito avait commencé sa vie de familier de Louise à l’Académie de magie de Tristain. Une journée ordinaire se déroulait à peu près ainsi :
Tout d’abord, comme la majorité des humains et des animaux de Tristain, il se réveillait le matin. Son lit restait, comme toujours, à même le sol, mais les choses s’étaient quelque peu améliorées depuis le premier jour. Constatant que le parquet dur lui brisait le corps toute la nuit, Saito avait demandé à Siesta, la servante, un peu du foin destiné aux chevaux et l’avait entassé dans un coin de la chambre. Il dormait sur cette couche improvisée, enveloppé dans la couverture que Louise avait eu la « générosité » de lui accorder.
Louise surnommait ce lit de fortune « le nid à poules ». L’expression convenait bien : les poules dormaient dans le foin, et la première tâche de Saito chaque matin consistait à la réveiller, tel un coq.
Il n’avait pas le choix, car si Louise ouvrait les yeux avant lui, il s’attirait des ennuis.
« Un familier stupide qui doit être réveillé par sa maîtresse mérite une punition », ne manquait-elle jamais de lui rappeler.
Chaque fois que Saito se levait trop tard, elle le privait de petit déjeuner. Une fois réveillée, Louise s’habillait. Elle enfilait seule ses sous-vêtements, mais obligeait Saito à lui passer son uniforme. Cela a déjà été mentionné.
Devant sa beauté ensorcelante, Saito avait le souffle coupé chaque fois qu’il la voyait en lingerie. On dit que trois jours suffisent pour s’habituer à la beauté de sa bien-aimée, mais Saito ne semblait pas près de s’accoutumer à celle de Louise.
Peut-être parce qu’il n’était pas son amoureux, mais son familier. Pourtant, puisqu’il restait constamment auprès d’elle, il en tenait presque le rôle. Seules l’attitude de Louise et la manière dont elle le traitait faisaient toute la différence. Pouvoir admirer Louise ainsi chaque jour n’était pas entièrement désagréable. Cela n’en blessait pas moins constamment son amour-propre. Quand il l’aidait à enfiler ses chaussures, par exemple, il ne pouvait dissimuler son irritation.
Louise tolérait encore cela ; mais si Saito prononçait le moindre mot capable de l’agacer, les choses se compliquaient.
« Un familier insolent qui contrarie sa maîtresse dès le matin mérite une punition », constituait une autre de ses devises. Si Saito se moquait de sa poitrine ou boudait en lançant quelque chose comme : « Boutonne-toi toute seule », il était privé de petit déjeuner. Une fois vêtue de son uniforme — cape noire, chemisier blanc et jupe plissée grise —, Louise se lavait le visage et se brossait les dents. La chambre ne disposait même pas d’une commodité aussi élémentaire que l’eau courante ; Saito devait donc descendre à la fontaine et remonter un seau plein. Et, bien entendu, Louise ne se lavait pas elle-même : elle l’obligeait à le faire.
Un matin, alors qu’il lui essuyait le visage avec une serviette, il traça discrètement quelques traits sur sa peau à l’aide d’un morceau de charbon trouvé par hasard.
À la vue du chef-d’œuvre qu’il avait dessiné sur le visage de Louise, Saito retint de justesse un gloussement. Puis, feignant la servilité, il s’inclina poliment devant elle. « Maîtresse, vous êtes aujourd’hui l’incarnation même de la beauté. » À cause de sa tension trop basse, Louise ne put lui répondre que d’une voix ensommeillée.
« ...Tu prépares quelque chose ? » « Moi ? Je ne suis qu’un familier obéissant aux ordres de sa maîtresse. Jamais je n’oserais rien tramer ! »
La soudaine et excessive politesse de Saito éveilla ses soupçons, mais comme elle risquait d’être en retard en cours, elle ne l’interrogea pas davantage.
Avec ses joues naturellement rosées, ses ravissants yeux noisette et ses lèvres qui semblaient sculptées dans du corail fin, Louise savait qu’elle n’avait nul besoin d’artifice et ne se maquillait donc jamais. En d’autres termes, elle ne se regardait guère dans un miroir. Ce jour-là ne fit pas exception. Résultat : elle n’avait absolument aucune idée du « maquillage » que Saito lui avait appliqué.
Louise partit en cours dans cet état. À cette heure matinale, elle ne croisa personne dans les couloirs ni dans les escaliers.
Elle ouvrit la porte de la salle de classe, hors d’haleine. Tous ses camarades la regardèrent d’un seul mouvement, puis éclatèrent de rire. « Hé, Louise, quelle élégance ! » « Oh là là ! C’est tout toi, ça ! » Plus tard, lorsque M. Colbert complimenta aimablement les élégantes lunettes et la moustache dessinées sur son visage, Louise entra dans une rage folle. Elle sortit dans le couloir, où Saito se roulait par terre en se tenant le ventre, secoué d’un rire hystérique ; elle le gifla une douzaine de fois et le priva de nourriture pour toute la journée. Selon Louise, un familier qui prenait le visage de sa maîtresse pour une toile n’était pas différent des démons d’autrefois, ennemis du Fondateur Brimir et des nombreux dieux alliés à sa cause ; pareils monstres ne méritaient ni le pain ni la soupe accordés par Sa Majesté la Reine.
Après le petit déjeuner, Saito nettoyait la chambre de Louise. Il balayait le sol, puis frottait la table et les fenêtres avec un chiffon.
Ensuite venait la lessive — quel plaisir. Il descendait le linge à la fontaine et le récurait sur une planche à laver. Pas d’eau chaude : seulement une eau glacée qui lui mordait cruellement les doigts. Les sous-vêtements de Louise paraissaient tous très coûteux, couverts de dentelle et de volants. Le moindre dommage lui valait un repas en moins ; il devait donc les laver avec délicatesse. Un travail éreintant. Un jour, excédé, il laissa dans la pile une culotte dont l’élastique était légèrement déchiré. Quelques jours plus tard, Louise la mit sans rien remarquer. L’élastique céda complètement, et la culotte glissa jusqu’à ses chevilles, lui entravant les jambes comme un collet.
Par malchance, elle se trouvait en haut d’un escalier et le dévala de manière spectaculaire. Fort heureusement, personne ne se trouvait là pour la voir rouler sur les marches, le bas du corps honteusement découvert ; sa réputation fut donc épargnée. Conscient d’être allé trop loin, Saito prit garde de ne pas regarder sous sa jupe et présenta d’innombrables excuses à Louise, qui gisait inconsciente au pied de l’escalier. Il n’avait pas prévu que sa plaisanterie tourne ainsi à la catastrophe. Dans l’idéal, il avait imaginé que cela se produirait dans un couloir, pour une humiliation optimale.
Lorsque Louise reprit connaissance et comprit ce qui s’était passé, elle brandit la culotte déchirée sous le nez de Saito, assis bien sagement au bord du lit. « Elle était déchirée. » « En effet, maîtresse. » La voix de Louise tremblait de fureur. « Explique-toi. » « Ce doit être l’eau de la fontaine, maîtresse. Elle est si froide qu’elle pourrait arracher les doigts. L’élastique n’a sans doute pas résisté. » Saito répondit d’un ton sec.
« Tu prétends donc que l’élastique est responsable ? » « Je dis que c’est la faute de l’eau. Une eau malfaisante. Je suis convaincu qu’elle est maudite : cela expliquerait qu’elle soit si froide et qu’elle attaque mystérieusement les élastiques. »
« Dans ce cas, je ne saurais servir à un familier aussi loyal une soupe préparée avec cette eau malfaisante. » « Quelle bonté. » « Trois jours devraient suffire pour que l’eau redevienne normale. » Saito fut privé de repas pendant trois jours.
Pourtant, il se porta parfaitement bien durant ces trois journées. Il lui suffisait de faire semblant de dépérir, puis de se rendre aux cuisines derrière le réfectoire d’Alvíss, où la vive et charmante Siesta lui servait du ragoût ainsi que de la viande à l’os. Il y allait même lorsque Louise ne le privait pas de nourriture. La soupe qu’elle qualifiait de « Généreuse Bénédiction de Sa Majesté la Reine » ne constituait jamais une bénédiction assez généreuse pour le rassasier.
Naturellement, il cachait ses visites à Louise. Convaincue qu’il ne fallait pas le nourrir davantage tant qu’il n’aurait pas corrigé sa conduite, elle lui aurait certainement interdit de retourner aux cuisines afin de mieux « éduquer » son familier.
Pour l’heure, elle ne se doutait absolument de rien. Quoi qu’il en soit, Saito préférait cent fois Siesta et les cuisines à une Reine et un Fondateur Brimir qu’il n’avait jamais rencontrés.
Un matin, après avoir englouti sa soupe sous les yeux de Louise, il se rendit aux cuisines. Depuis qu’il avait vaincu le noble Guiche dans la cour de Vestri, Saito y jouissait d’une immense popularité. « Notre Épée est arrivée ! » Celui qui lança cet appel était Marteau, le chef cuisinier : un homme bien en chair qui avait largement dépassé la quarantaine. Roturier lui aussi, naturellement, il gagnait toutefois, grâce à son rang de chef des cuisines de l’Académie, autant qu’un noble de petite condition — un motif de fierté bien légitime.
Vêtu avec simplicité mais élégance, il dirigeait les cuisines d’un ample mouvement de la main.
Malgré sa fonction fort respectable de chef cuisinier dans une académie de magie destinée aux nobles, Marteau n’avait rien d’arrogant et, chose surprenante, détestait aussi bien la magie que la noblesse.
Il avait surnommé Saito « Notre Épée » après l’avoir vu vaincre Guiche avec une lame, et le traitait comme un roi. Grâce à lui, les cuisines représentaient une oasis pour le jeune homme.
Saito prit place sur sa chaise. Avec un sourire, Siesta lui apporta aussitôt un bol de ragoût fumant et du pain blanc bien tendre. « Merci. » « Le ragoût d’aujourd’hui est exceptionnel », annonça Siesta, particulièrement rayonnante. Intrigué, Saito porta une cuillerée à sa bouche, et son visage s’illumina aussitôt. « Waouh, c’est délicieux ! Ça n’a rien à voir avec la lavasse qu’on me sert ! » Marteau s’approcha alors de la table, un couteau de cuisine à la main.
« Évidemment. C’est le même ragoût que celui des petits nobles. » « Je n’arrive pas à croire qu’ils mangent ça tous les jours... » Marteau renifla bruyamment à la remarque de Saito. « Hmpf ! Bien sûr, ils savent faire de la magie. Fabriquer des casseroles, des poêles ou des châteaux avec de la terre, faire surgir des pierres précieuses invraisemblables, commander aux dragons... et alors ? Regarde plutôt : créer un mets aussi raffiné, c’est aussi une forme de magie. Tu n’es pas d’accord, Saito ? » Saito hocha la tête. « Tout à fait. » « Voilà un brave garçon ! Tu es un homme bien ! » Il passa un bras autour des épaules de Saito. « Viens là, Notre Épée ! Laisse-moi déposer un baiser sur ton front ! Allez ! J’insiste ! » « Je préférerais éviter. Et arrêtez de m’appeler comme ça », répondit Saito.
« Pourquoi donc ? » « C’est juste... bizarre. » L’homme le relâcha et ouvrit les bras en signe de protestation. « Mais tu as taillé en pièces le golem d’un mage ! Tu te rends compte ? » « J’imagine. » « Dis-moi, où as-tu appris à manier l’épée ? Indique-moi l’endroit où je pourrais apprendre à en brandir une comme toi. » Marteau le dévisageait avec le plus grand sérieux. Il lui posait la même question à chacune de ses visites, et Saito donnait invariablement la même réponse.
« Je n’en sais rien. Je n’avais jamais tenu une épée. Mon corps a bougé tout seul. » « Vous avez entendu, les gars ?! » Sa voix retentit dans toute la cuisine. Les jeunes cuisiniers et les apprentis répondirent en chœur. « On a entendu, chef ! » « Voilà ce qu’on appelle un véritable maître ! Il ne se vante jamais de son talent ! Prenez-en de la graine ! Un véritable maître ne se vante jamais ! »
Les cuisiniers scandèrent gaiement : « Un véritable maître ne se vante jamais ! » Marteau se tourna de nouveau vers Saito. « Tu sais, Notre Épée, je t’apprécie de plus en plus. Alors, qu’en dis-tu ? » « Euh... de quoi ? » Saito ne faisait que dire la vérité, mais Marteau prenait toujours ses paroles pour de la modestie. C’était quelque peu frustrant : il avait l’impression de tromper cet homme généreux. Son regard descendit vers les runes de sa main gauche.
Depuis ce jour-là, elles n’ont plus brillé. Qu’est-ce que c’était, au juste... ? Même lorsque Saito fixait délibérément ses runes, Marteau prenait son silence pour de la réserve. Le chef se tourna vers Siesta. « Siesta ! » « Oui ? »
La jeune fille, qui les observait avec plaisir tandis qu’ils fraternisaient, répondit d’une voix enjouée. « Sers à notre héros ce que l’Albion produit de meilleur. » Son sourire s’élargit. Elle prit sur le râtelier une bouteille du cru demandé et remplit le verre de Saito. Puis elle le contempla avec fascination tandis que le vin colorait peu à peu son visage. La même scène se reproduisait presque rituellement :
Saito venait aux cuisines, Marteau s’attachait davantage à lui, et le respect que Siesta lui portait grandissait encore.
Ce jour-là, toutefois... une ombre cramoisie épiait Saito depuis une fenêtre des cuisines. L’un des jeunes marmitons la remarqua. « Hé, il y a quelque chose dehors. » L’ombre émit un « kyuru kyuru » étouffé, puis se déroba.
Après le petit déjeuner, le ménage et la lessive, Saito accompagnait Louise en cours. À l’origine, elle l’obligeait à s’asseoir par terre ; mais lorsqu’elle s’aperçut qu’il prenait un peu trop goût à regarder sous les jupes des autres filles, elle consentit à contrecœur à lui accorder une chaise. Elle lui fit néanmoins comprendre qu’au moindre regard s’égarant trop loin du tableau, il serait privé de déjeuner.
Au début, les cours fascinaient Saito par leurs prodiges : changer de l’eau en vin, mélanger divers réactifs pour préparer des potions spéciales, faire apparaître des boules de feu, ou encore faire léviter boîtes, bâtons et balles par les fenêtres afin que les familiers les rapportent... Mais avec le temps, la nouveauté s’émoussa.
Il prit donc l’habitude de dormir. Le professeur et Louise lui lançaient parfois des regards meurtriers, mais aucun règlement n’interdisait aux familiers de sommeiller pendant les cours. Il suffisait d’observer la salle : toutes les créatures nocturnes y dormaient, y compris la chouette d’un élève. D’ailleurs, réveiller Saito aurait signifié qu’on le reconnaissait comme un être humain. Louise se mordait les lèvres, dévorée par l’envie de lui dire ses quatre vérités, mais elle ne le pouvait pas sans contredire ses propres affirmations selon lesquelles il n’était rien de plus qu’un familier.
Ce même jour, baigné de soleil, Saito dormait profondément pendant un nouveau cours. Le vin bu au matin commençait à faire effet, et il rêvait. Un rêve franchement invraisemblable. Il rêvait que Louise se glissait la nuit dans son tas de foin pendant son sommeil. « Qu’est-ce qu’il y a, Louise... ? » En entendant son nom, Louise décocha un regard à Saito. « Tu n’arrives pas à dormir ? Bon, d’accord... puisque je n’ai pas le choix. Mmmh... » Oh, il ne fait que parler dans son sommeil, se dit-elle avant de se retourner vers le tableau.
« ...Mmmh. H-Hé, ne me serre pas comme ça tout à coup. » Louise ramena brusquement les yeux sur lui. Les autres élèves commençaient à remarquer la scène et tendirent l’oreille.
« ...Dire que tu me mènes à la baguette toute la journée... Au lit, tu es vraiment adorable. » Un filet de salive coula au coin de la bouche de Saito, qui poursuivait son rêve avec délice. Louise l’empoigna par les épaules et le secoua violemment. « Hé ! Qu’est-ce que tu es en train de rêver ?! » Ses camarades éclatèrent de rire. Malicorne le Venteux lança au passage : « Oh là là, Louise ! C’est donc ce que tu fais avec ton familier la nuit ? Tu me surprends ! » Les élèves chuchotèrent entre elles. « Attendez ! Ce ne sont que les absurdités d’un dormeur ! Ah, mais enfin ! Réveille-toi ! » « Louise, Louise, on dirait un petit chat... Arrête de me lécher là comme ça... »
Cette fois, les éclats de rire menacèrent de faire sauter le plafond. Louise expédia Saito hors de sa chaise d’un coup de pied, l’arrachant brutalement à la douceur de son rêve. « P-Pourquoi tu as fait ça ?! » « Depuis quand est-ce que je me glisse dans ton tas de foin ?! »

Louise croisa les bras et domina Saito de toute sa hauteur. Il secoua furieusement la tête, ce qui amusa davantage encore la classe. « Saito, explique à tous ces grossiers personnages que je ne quitte jamais mon lit de la nuit. »
« C’est exact, tout le monde. Je rêvais simplement à voix haute. Louise ne ferait jamais une chose pareille. » Déçus, les élèves détournèrent les yeux. « Évidemment ! Comme si je pouvais faire ça ! Et avec cette chose, en plus ! Cette chose ! Imaginer que je puisse partager mon lit avec cette forme de vie inférieure dépasse même les limites de la plaisanterie ! » Louise détourna fièrement le regard, le nez en l’air. « Pourtant, mes rêves se réalisent souvent. » Saito avait repris la parole. « C’est vrai ! Après tout, les rêves peuvent prédire l’avenir ! » renchérit quelqu’un dans la salle. « Avec son caractère, ma maîtresse ne trouvera sans doute jamais d’amoureux. » Une vaste majorité des élèves approuva de la tête. Louise lança un nouveau regard noir à Saito, mais il était trop tard : celui-ci avait pris son élan.
« Frustrée par sa solitude, ma pauvre maîtresse n’aura plus qu’à se glisser dans l’humble tas de foin de son familier. » Les mains sur les hanches, Louise le réprimanda sévèrement. « Ça suffit ! Ferme immédiatement cette bouche impure ! »
Cela n’arrêta pas Saito. « Quand elle viendra, je serai obligé de la repousser un peu... » Il était désormais lancé trop loin pour s’arrêter. Les épaules de Louise se mirent à trembler de colère. « ...et de lui dire : “Ce n’est pas ici que tu dors.” » La classe applaudit. Saito imita une révérence élégante et alla se rasseoir. Louise le repoussa d’un coup de pied qui l’envoya rouler sur le sol. « Ne me donne pas de coups de pied ! » Mais elle avait dépassé le stade où l’on pouvait encore raisonner avec elle. Le regard obstinément fixé droit devant, les épaules agitées comme toujours d’une fureur à peine contenue, Une fois encore, une ombre cramoisie observait Saito. C’était la salamandre de Kirche. Le ventre plaqué au sol, elle le fixait à travers l’espace entre les rangées de chaises. « Hum ? »
En la remarquant, Saito lui fit signe de la main. « Tu es la salamandre de Kirche, pas vrai ? Je sais que tu as un nom. C’était quoi, déjà... Ah oui, Flame. Flame... »
Il l’invita à approcher, mais la salamandre agita la queue, cracha quelques braises et repartit en courant vers sa maîtresse. « Pourquoi ce lézard s’intéresse-t-il autant à moi ? » Saito pencha la tête, perplexe.
Et tandis que Saito jouait à qui baisserait les yeux le premier avec une salamandre en plein cours...
Dans le bureau du directeur, Mlle Longueville, la secrétaire, écrivait avec application.
Elle interrompit un instant sa plume et jeta un coup d’œil vers le bureau en séquoia, derrière lequel le vieux Osmond faisait la sieste.
Un mince sourire narquois étira ses lèvres — une expression qu’elle n’avait encore jamais montrée à personne. Elle se leva. À voix basse, elle récita l’incantation d’un sort de Quiétude. Assourdissant ses pas pour ne pas réveiller Osmond, elle se glissa hors du bureau.
Elle se rendit à la salle du trésor, située juste au-dessous.
Au bas de l’escalier, elle se retrouva face à d’énormes portes de fer. Une épaisse barre les condamnait, elle-même maintenue par un cadenas tout aussi massif.
On conservait ici des artefacts datant parfois d’avant même la fondation de l’Académie. Après s’être assurée avec prudence que personne ne l’observait, Mlle Longueville tira sa baguette d’une poche. Elle n’était pas plus longue qu’un crayon, mais d’un coup de poignet, elle s’allongea jusqu’à prendre les dimensions d’une baguette de chef d’orchestre, que la jeune femme fit tournoyer avec adresse. Mlle Longueville lança un nouveau sort. Une fois l’incantation achevée, elle pointa sa baguette vers le cadenas. Pourtant... rien ne se produisit. « Ce n’est pas comme si je m’attendais réellement à ce qu’un sort de Déverrouillage fonctionne. » Avec un sourire retors, elle commença à réciter l’un des sorts dont elle avait fait sa spécialité.
Il s’agissait d’une Transmutation. Elle prononça distinctement l’incantation et dirigea sa baguette vers le lourd cadenas. La magie l’enveloppa... mais même après une longue attente, aucun changement ne fut visible.
« On dirait qu’un mage de niveau Carré l’a renforcé par magie », murmura-t-elle.
Un sort de Renforcement empêchait l’oxydation et la décomposition de la matière. Toute substance qui en bénéficiait devenait insensible aux réactions chimiques et pouvait se conserver éternellement dans le même état. Même une Transmutation restait sans effet sur un objet ainsi protégé. Seule une puissance magique supérieure à celle de l’auteur du sort permettait de briser l’enchantement. À l’évidence, le mage qui avait enchanté cette porte possédait une force extraordinaire : même Mlle Longueville, experte en magie de Terre et tout particulièrement en Transmutation, ne parvenait pas à l’altérer.
Elle ôta ses lunettes et fixa de nouveau la porte. À cet instant, des pas résonnèrent dans l’escalier. Elle réduisit sa baguette et la glissa dans sa poche. Colbert apparut. « Bonjour, Mlle Longueville. Que faites-vous ici ? » « M. Colbert, je comptais inventorier le contenu de la salle du trésor, mais... » « Oh, voilà une tâche considérable. Examiner chaque objet vous prendra sans doute toute la journée. Il y a beaucoup de vieilleries mêlées aux pièces précieuses, et l’ensemble est disposé dans un espace plutôt exigu. » « En effet. » « Pourquoi ne pas emprunter la clé au vieux Osmond ? » La jeune femme sourit.
« Eh bien... Je ne voulais pas troubler son sommeil. Et puis, cet inventaire ne présente aucune urgence... »
« Je vois. Il dort, dites-vous. Cet homme... enfin, le vieux Osmond, a le sommeil particulièrement profond. Je devrai donc lui rendre visite une autre fois. » M. Colbert commença à s’éloigner, puis s’arrêta et se retourna.
« Euh... Mlle Longueville ? » « Oui ? » Légèrement embarrassé, Colbert ouvrit la bouche. « Cela vous dirait-il de... déjeuner avec moi ? » Elle prit un instant pour réfléchir, puis accepta avec un sourire lumineux. « Volontiers, ce sera un plaisir. » Ils descendirent ensemble l’escalier. « Dites, M. Colbert. » Mlle Longueville reprit la conversation sur un ton un peu moins formel. « O-Oui ? Qu’y a-t-il ? » Enhardie par la facilité avec laquelle elle avait accepté son invitation, Colbert lui répondit avec empressement. « La salle du trésor contient-elle réellement des objets importants ? »
« Oui. » « Connaissez-vous le “Bâton de la Destruction” ? » « Ah, voilà un objet d’une forme bien singulière, en effet. » Les yeux de la jeune femme étincelèrent. « Quelle... forme a-t-il ? » « C’est extrêmement difficile à décrire. Disons simplement qu’elle est étrange, oui. Mais peu importe : que souhaitez-vous manger ? Le menu du jour propose du carrelet aux herbes... cependant, je connais fort bien Marteau, le chef cuisinier, et je peux lui demander de préparer n’importe laquelle des plus exquises délicatesses au monde... » « Hum hum. »
Mlle Longueville interrompit son bavardage. « O-Oui ? » « Je dois dire que cette salle du trésor est remarquablement conçue. J’imagine qu’aucune magie ne permettrait de l’ouvrir ? »
« Tout à fait. Un mage seul ne pourrait jamais y parvenir. Un groupe de mages de niveau Carré l’a conçue pour résister à tous les sorts. »
« Votre connaissance du sujet est vraiment impressionnante, M. Colbert. » Elle lui adressa un regard chaleureux.
« Hein ? Eh bien... Ha ha, il se trouve simplement que j’ai lu beaucoup de documents relatifs à cet étage... J’aime à considérer cela comme une partie de mes recherches, ha ha. C’est d’ailleurs à cause de cela que je suis encore célibataire à mon âge... oui. »
« Je suis certaine que la femme que vous rencontrerez sera très heureuse auprès de vous. Après tout, vous pourrez lui apprendre tant de choses que personne d’autre ne connaît... » Mlle Longueville le fixa d’un air captivé. « Oh, non ! Je vous en prie, ne vous moquez pas de moi ! » Colbert s’agita nerveusement en essuyant la sueur sur son front dégarni. Puis il reprit contenance et la regarda avec sérieux. « Mlle Longueville, avez-vous entendu parler du Bal de Frigg[6], qui se tiendra le jour de Yule ? » « Non, jamais. » « Ha ha, sans doute parce que vous n’êtes à Tristain que depuis deux mois. Ce n’est rien de spectaculaire, seulement une sorte de réception. Mais on raconte que les couples qui y dansent sont destinés à rester ensemble, ou quelque chose de ce genre. Bien sûr, ce n’est qu’une petite légende ! Oui ! » « Et donc ? » Elle l’encouragea à poursuivre d’un sourire. « Donc... si cela vous convenait, je me demandais si vous accepteriez de danser avec moi. »
« Avec grand plaisir. Les bals sont merveilleux, mais pour l’heure, j’aimerais en apprendre davantage sur la salle du trésor. Les objets magiques me passionnent, voyez-vous. »
Désireux de l’impressionner encore, Colbert se creusa la tête. Le trésor, le trésor... qu’est-ce que je pourrais lui dire ?
Se rappelant un détail susceptible de l’intéresser, il prit un air important et commença :
« Ah oui, je peux vous révéler quelque chose. Même si ce n’est pas particulièrement important... » « Je vous en prie, dites-moi. » « Certes, la salle du trésor est invulnérable aux attaques magiques, mais je crois qu’elle possède une faiblesse fatale. » « Voilà qui est intriguant. » « Cette faiblesse est... la force physique. » « La force physique ? » « Oui ! Par exemple — même si cela paraît tout à fait improbable — un golem géant pourrait... » « Un golem géant ? » Colbert exposa fièrement son raisonnement à Mlle Longueville. Lorsqu’il eut terminé, celle-ci ne put retenir un sourire satisfait. « Voilà qui était passionnant, M. Colbert. »
Chapitre deux : Kirche l’Ardente
Le soir suivant le jour où Saito avait couvert Louise de honte en parlant dans son sommeil, celle-ci jeta sans ménagement son tas de foin dans le couloir. « Qu’est-ce que tu fais ? » « Ce serait fâcheux que je me glisse encore dans ton lit, non ? » Elle n’avait manifestement toujours pas digéré l’incident survenu en classe. « Mais il fait plutôt froid dehors, avec le vent qui circule dans le couloir. »
« Je viendrai sans doute te réchauffer dans tes rêves », répondit Louise en arquant ses fins sourcils. Quelle rancunière. Elle semblait résolue à le faire dormir dans le couloir, quoi qu’il arrive.
Il prit sa couverture et sortit. À peine eut-il franchi le seuil que la serrure claqua bruyamment derrière lui. Le vent s’engouffrait par une fenêtre ouverte, et Saito frissonna.
Maugréant contre le froid, il s’enveloppa dans la couverture et s’allongea sur le foin. Le froid du sol de pierre lui pénétrait le corps. Même pas de chauffage. Je vais geler.
Me faire subir ça à cause d’un rêve ! Saito donna un coup de pied dans la porte de Louise. Bien entendu, il n’obtint aucune réponse.
Il commença à méditer sa vengeance. Couper l’élastique de ses culottes ne suffit plus. Recroquevillé sous sa couverture, il cherchait en grelottant comment rendre la monnaie de sa pièce à cette petite peste... La porte de la chambre de Kirche s’ouvrit. Sa salamandre, Flame, sortit en rampant, sa queue enflammée diffusant une douce chaleur. Tous deux se fixèrent. La créature s’approcha à petits pas tandis que Saito reculait instinctivement. « Q-Qu’est-ce que tu fais ? » « Kyurukyuru », gronda-t-elle d’un ton rassurant. Elle paraissait inoffensive jusqu’au moment où elle referma les mâchoires sur la manche de Saito et secoua la tête, comme pour l’inviter à la suivre.
« Hé, lâche-moi ! Tu vas mettre le feu à ma couverture ! » protesta-t-il. Flame ne fit que tirer plus fort. La porte de Kirche était restée ouverte. Elle veut m’emmener là-dedans ? C’était bien cela. Flame ne me traîne certainement pas pour s’amuser. Qu’est-ce que Kirche peut bien me vouloir ? Saito passa en revue les possibilités. Peut-être veut-elle simplement me faire la leçon parce que je me dispute avec Louise. Comme hypnotisé, il entra dans la chambre de Kirche.
La chambre était plongée dans l’obscurité, à l’exception de la faible lueur de Flame. La voix de Kirche s’éleva des ténèbres : « Ferme la porte. » Saito obéit. « Bienvenue dans ma chambre. » « Il fait plutôt sombre, ici. » Il entendit Kirche claquer des doigts. En partant de la plus proche, les lampes s’allumèrent l’une après l’autre jusqu’au lit, comme une rangée de réverbères suspendus.
Baignée dans leur douce clarté, Kirche était assise sur son lit, l’air soucieux. Elle portait une lingerie séduisante — ou plutôt, de simples sous-vêtements. Une chose était certaine : soutenus par son soutien-gorge aguicheur, ses seins opulents avaient la taille de melons.
« Ne reste pas planté là. Approche », susurra Kirche de sa voix la plus envoûtante. Comme dans un rêve, Saito s’avança d’un pas mal assuré vers la jeune femme souriante. « Assieds-toi. » Il prit place à ses côtés comme elle le lui demandait. Son esprit était entièrement occupé par le corps presque nu de Kirche.
« Q-Qu’est-ce qu’il y a ? » demanda-t-il nerveusement. Kirche se contenta de le fixer tout en faisant lentement onduler sa chevelure de feu. Sous la lumière tamisée, sa peau brune dégageait une sensualité sauvage, comme si elle cherchait à ensorceler Saito pour le soumettre à sa volonté. Kirche poussa un long soupir et secoua la tête d’un air tourmenté.
« Tu dois me prendre pour une femme vile et méprisable. » « Kirche ? » « C’est inévitable. Tu comprends ? Mon nom runique est “l’Ardente”. » « Je sais. » Ce décolleté entre les bonnets de son soutien-gorge est terriblement sexy... « Mon désir s’enflamme aussi facilement que du foin... Voilà pourquoi je t’ai fait venir si brusquement. Tu ne comprends pas ? C’est affreux de ma part, n’est-ce pas ? »
« Oui, c’est vraiment affreux. » Ne sachant que répondre, Saito entra dans son jeu. Jamais une étrangère ne lui avait ouvert son cœur de cette manière ; il était passablement nerveux. « Mais... je suis certaine que tu me pardonneras. » Kirche le contempla avec des yeux humides et brillants. Aucun homme n’aurait pu soutenir ce regard sans sentir s’éveiller ses instincts les plus primitifs. « Te... te pardonner quoi ? » Kirche saisit brusquement la main de Saito entre ses paumes chaudes, puis caressa lentement chacun de ses doigts, envoyant des décharges le long de son échine. « De t’aimer, mon chéri. Mon amour a dû te paraître bien soudain. »
« Soudain, oui, c’est le mot ! » L’esprit de Saito était sens dessus dessous. Elle plaisante forcément. Pourtant, Kirche affichait le plus grand sérieux.
« La grandeur dont tu as fait preuve en terrassant Guiche... c’était... tellement magnifique... On aurait dit un héros de légende. Moi... dès que je t’ai vu à cet instant, je suis tombée amoureuse. Tu me crois ? Tu m’as attirée en une seconde ! La passion ! Oh, quel amour passionné ! » « La pa-passion, hein ? Euh... » « Mon nom runique, “l’Ardente”, est lui-même passionné. Depuis ce jour, j’écris des chansons d’amour ! Rien que pour toi... Saito. Tu apparais chaque nuit dans mes rêves, alors j’ai envoyé Flame prendre de tes nouvelles... Oh, j’ai tellement honte. Tu dois me trouver ridicule, n’est-ce pas ? Mais tout est de ta faute ! » Saito resta assis, complètement à court de mots. Kirche prit son silence pour un consentement. Les yeux clos, elle approcha lentement ses lèvres. Quelle femme... Je veux dire, Louise aussi est très jolie. Mais côté sensualité, elle ne rivalise pas une seconde avec Kirche. Louise est vraiment mignonne, mais ça s’arrête à son apparence.

Pourtant, Saito repoussa Kirche par les épaules. Il pressentait que sinon, les choses finiraient mal.
Elle le dévisagea avec étonnement, comme pour demander : « Pourquoi ? » Saito détourna les yeux de son corps. « E-Eh bien... d’après ce que tu viens de dire... » « Oui ? » « Tu... tombes un peu trop facilement amoureuse. » Saito balbutiait, mais il avait visé juste. Le visage de Kirche rougit aussitôt.
« Oui... J’imagine que j’ai plus de... passion que les autres. Je n’y peux rien. L’amour frappe sans prévenir, et il embrase mon corps si vite... » À cet instant, une voix venue de l’extérieur l’interrompit. Un beau jeune homme aux airs de séducteur observait la chambre par la fenêtre, indigné. « Kirche... Je suis venu voir ce qui t’arrivait, puisque tu n’étais pas là à l’heure convenue... » « Berisson ! Retrouvons-nous dans deux heures ! » « Ce n’est pas ce que nous avions décidé ! » Ils se trouvaient au troisième étage. Apparemment, ce Berisson flottait dans les airs grâce à un sort.
Sans s’émouvoir, Kirche tira sa baguette d’entre ses seins et la brandit sans même regarder le jeune homme. Une flamme jaillit d’une lampe voisine et fila sur lui comme un serpent.
« Quel hibou agaçant. » Saito regardait la scène, abasourdi. « Euh... tu n’as rien entendu, j’espère ? » « C’était qui ? » « Un simple ami. Peu importe... en cet instant, mon amour le plus profond, le plus ardent, c’est toi, Saito... »
Kirche approcha de nouveau ses lèvres. Saito ne bougea plus d’un pouce, envahi par un désir irrésistible. Mais on les interrompit encore. Un homme au visage sévère passa la tête par la fenêtre, l’air accablé. « Kirche ! Qui est ce type ? Tu ne devais pas embraser la nuit avec moi ? » « Styx ! Dans quatre heures, ça te va ? » « Qui est cet homme, Kirche ? » Styx commençait à s’emporter et s’apprêtait à entrer. Kirche agita de nouveau sa baguette. La flamme de la lampe jaillit, le frappa et le précipita au sol.
« ...J’imagine que lui aussi, c’est un ami ? » « “Ami”, c’est beaucoup dire. Disons simplement que j’ai déjà entendu parler de lui. Enfin, ne perdons pas notre temps. Celui qui prétendait que la nuit est longue ignorait à quelle vitesse se lève le soleil. »
Kirche se rapprocha encore de Saito. Un nouveau gémissement retentit à la fenêtre. Agacé, il se retourna. Trois hommes les regardaient et lancèrent en même temps : « Kirche ! C’est qui, ce type ?! Tu avais dit que tu n’avais pas d’amoureux ! » « Manican ! Ajax ! Gimli ! » Incroyable... Cinq hommes différents viennent de se présenter. Saito était impressionné. « Bon... dans six heures, alors », répondit Kirche avec irritation. « Mais ce sera le matin ! » s’écrièrent-ils en chœur. « Flame. » Kirche donna nonchalamment l’ordre à sa salamandre, assoupie dans un coin. Flame cracha une gerbe de feu vers les trois hommes, qui tombèrent ensemble.
« Et eux, ce sont... ? » « Eux ? Je ne les connais même pas. Mais de tous, c’est toi que j’aime ! » Kirche prit le visage de Saito entre ses mains et fondit droit sur ses lèvres. « M... Mmmh... » Saito paniqua. Le baiser de Kirche n’avait rien de désagréable ; il débordait de passion. Il ne résista pas lorsqu’elle le renversa sur le lit. À cet instant... Cette fois, ce fut la porte : quelqu’un l’ouvrit d’un coup de pied. Saito s’attendait à voir surgir un autre garçon. Il se trompait lourdement. Vêtue d’une fine chemise de nuit, Louise se tenait sur le seuil et les fixait. Kirche lui jeta un regard indolent sans détacher ses lèvres de celles de Saito. Louise s’avança vers eux avec une expression meurtrière, renversant plusieurs lampes sur son passage. Chez elle, les mains allaient plus vite que la bouche. Plus impressionnant encore : ses jambes allaient plus vite que ses mains. « KIRCHE ! » hurla-t-elle dans sa direction. Kirche fit mine de remarquer seulement sa présence et se détacha lentement de Saito, en agitant une main contrariée. « Tu ne vois pas que nous sommes occupés, La Vallière ? » « Zerbst ! À qui crois-tu que ce familier appartient ? » Saito ne savait plus où se mettre. Les yeux noisette de Louise flamboyaient de colère. Kirche leva les mains au-dessus de sa tête. Pris entre les deux jeunes filles, Saito se contentait de paniquer. Manifestement, le fait d’avoir laissé la situation aller jusqu’au baiser avait rendu Louise extraordinairement furieuse.
« L’amour et le feu sont le destin de la famille Zerbst. C’est une fatalité qui nous consume. Notre existence entière est vouée à embrasser cette flamme passionnée. Tu le sais bien. » Kirche haussa les épaules tandis que Louise tremblait de rage.
« Viens ici, Saito. » Louise fixa son familier. « Voyons, Louise... il est certes ton familier, mais il possède aussi une volonté propre, tu ne crois pas ? Respecte donc son choix », intervint Kirche. « E-Elle a raison ! Je fréquente qui je veux ! » ajouta Saito. Louise haussa la voix. « Toi... avant demain, au moins dix nobles t’auront transpercé de leurs sorts ! Ça te convient ?! » « Aucun problème. Tu n’as donc pas vu ce dont il est capable dans la cour de Vestri ? »
Louise agita vivement la main droite. « Hmpf... il manie peut-être bien l’épée, mais cela ne lui servira à rien si on lui lance une boule de feu dans le dos et une tornade en pleine figure. » « Aucun problème ! Je le protégerai ! » Kirche adressa un regard passionné à Saito. Pourtant, les paroles de Louise le firent réfléchir. Si les types qui viennent de se montrer à la fenêtre apprennent qui je suis, ils risquent de m’attaquer. Kirche ne pourra pas me couvrir en permanence, même si elle le promet. Et puis, elle change d’avis comme de chemise. Elle se lassera de me protéger en moins de deux. Après ce raisonnement posé, Saito se leva à contrecœur.
« Oh... tu pars déjà ? » Kirche le regarda avec tristesse, sa chevelure répandue dans son dos et ses yeux brillants au bord des larmes. Kirche est vraiment irrésistible... Si une fille pareille s’accroche à moi, qu’est-ce que ça peut faire de recevoir quelques sorts ? pensa follement Saito.
« C’est sa tactique habituelle ! Ne te laisse pas berner. » Louise attrapa Saito par la main et l’entraîna dehors.
De retour dans sa chambre, elle referma la porte dans un silence de mort et se tourna vers lui. Les lèvres mordues avec force, elle lui décocha un regard assassin.
« Comme un chien errant en rut... » Sa voix tremblait. Chez Louise, les mains allaient plus vite que la bouche, et les pieds plus vite que les mains. Sa voix paraissait sur le point de trembler davantage encore. La colère emplissait son visage. « Q-Quoi, encore ? » « J’ai failli te prendre pour un être humain. Apparemment, je me trompais. » « Tu plaisantes, là ? » Ouais. Me considérer comme un être humain ? Ça sonne faux, quoi qu’il en pense.
« Et tu es allé remuer la queue devant cette sorcière de Zerbst... » Louise fouilla dans un tiroir de son bureau et en sortit quelque chose. Un fouet. « Euh... M-Mademoiselle... » Saito se mit à bégayer. « Les chiens doivent être traités comme des chiens. J’ai été trop douce avec toi. » « Mais pourquoi un fouet ? » Saito observa celui qu’elle tenait. Il était de belle facture.
« Je me donne même la peine d’utiliser un fouet pour chevaux. Alors que tu n’es qu’un chien. » « Un chien, hein ? » Louise commença à fouetter. Fffit ! Fffit ! « Aïe ! Ça fait mal ! Arrête, idiote ! » « Quoi ? En quoi cette fille vaut-elle mieux ? Qu’est-ce qu’elle a de si formidable ? » cria Louise en continuant de frapper.
Profitant d’une ouverture, Saito saisit les mains de Louise. Elle se débattit, mais sa force de jeune fille ne suffit pas. Il maintint fermement ses poignets, et elle finit par s’immobiliser. « Ah ! Lâche-moi, crétin ! »
« Est-ce que tu... » Saito plongea son regard dans celui de Louise. Ses yeux noisette le fixaient en retour. De si près, son visage était irrésistible.
Elle est mignonne. Kirche est une beauté, très sexy. Mais Louise, c’est comme une toile vierge. Pas la moindre tache... une toile immaculée. C’est seulement son caractère qui est un peu... Quoi qu’il en dise, Saito préférait Louise. Son cœur se mit à battre en doubles croches. Elle est jalouse ? Elle craque pour moi ? À cette idée, Louise lui parut encore plus adorable. Tout bien considéré, en amour, Saito était aussi faible que Kirche. « Tu es jalouse ? Tu m’aimes bien ? » demanda Saito. « Tu étais furieuse parce qu’au lieu de dormir avec toi, je suis parti faire tout ça avec Kirche ? Oh, je n’avais pas compris. Désolé. » Il baissa la tête, puis releva le menton de Louise.
« Moi aussi, je te trouve plutôt pas mal. Tu sais, quand tu m’as soigné, tu étais vraiment... » Les épaules de Louise frémirent. « ...C’est à moi de venir vers toi, puisque je suis un garçon. Ce soir, je dormirai dans ton lit, comme ça tu n’auras pas à venir dans le mien. » Le pied droit de Louise fusa comme une rafale et frappa Saito entre les jambes. « ...Aah... oh... » Il s’agenouilla, le corps couvert d’une sueur froide. Oh... ça fait mal. Je crois que je vais mourir. Ça fait VRAIMENT mal. « T’aimer ? Moi... je te ferais... quoi ? » Louise lui écrasa rageusement la tête du pied. « J-Je me serais... trompé ? » « Évidemment ! » Elle continua de le piétiner. « D-D’accord... j’avais tort... » Louise s’assit sur une chaise et croisa les jambes, toujours essoufflée. Après avoir sauvagement torturé Saito un moment, son humeur semblait s’être légèrement améliorée.
« Bien sûr... tu peux fréquenter qui tu veux. Mais quoi qu’il arrive, tu ne dois pas sortir avec cette femme. » « P-Pourquoi ? » Saito sautillait sur place comme pour atténuer la douleur. « D’abord, Kirche n’est pas tristainienne : c’est une noble de la Germanie voisine. Cela suffit à rendre toute relation avec elle parfaitement inadmissible. Je déteste les Germaniens. »
« Comment veux-tu que je sache tout ça ? » « La famille de La Vallière possède des terres à la frontière de la Germanie. Dès qu’une guerre éclate, nous sommes les premiers à affronter les Germaniens. Pire encore : juste en face de notre domaine se trouvent les terres natales de Kirche. » Louise serra les dents. « En somme, la famille Zerbst est notre ennemie jurée. » « Et ils se prétendent une famille passionnée. » « Une famille vulgaire et méprisable, oui. L’arrière-arrière-grand-père de Kirche a séduit la bien-aimée du mien ! C’était il y a environ deux cents ans. » « Ça remonte un peu. » « Et cette Zerbst ne cesse de calomnier les La Vallière. C’est à cause de cela que la fiancée de mon arrière-arrière-grand-père lui a été enlevée. » « Hein ? » « Celle de mon arrière-arrière-grand-père ! On lui a pris sa femme comme ça. » « Bon, peu importe... En gros, toute cette histoire vient du fait que ta famille a perdu une femme au profit de celle de Kirche ? »
« Pas seulement. Nous avons perdu tant de membres de notre famille dans les guerres que nous ne les comptons plus. » « Je ne suis qu’un pauvre petit familier... Je ne vaux quand même pas la peine qu’on me vole. » « Non. Je ne laisserai pas Kirche me prendre le moindre oiseau. Ce serait couvrir mes ancêtres de honte. » Sur ces mots, Louise se versa un verre d’eau et le vida d’un trait. « Voilà pourquoi Kirche est interdite. » « Tes ancêtres n’ont rien à voir avec moi. » « Bien sûr que si ! Tu es mon familier, non ? Tant que tu manges le pain de la famille de La Vallière, tu dois obéir à mes ordres. » « Familier par-ci, familier par-là... » Saito fixa Louise avec mécontentement. « Tu as quelque chose à redire ? »
« Non. Comme je ne peux pas survivre sans faire ce que tu dis, je vais devoir m’y résigner... » Saito fit la moue et s’assit lourdement par terre. « Et tu devrais me remercier. » « Te remercier de quoi ? » « Si la nouvelle se répand qu’un roturier est devenu l’amant de Kirche, tu crois vraiment que tu resteras en vie ? »
Saito se rappela les hommes que Kirche avait chassés et abattus comme des mouches... Si j’étais à leur place... qu’est-ce que ça ferait ? Le souvenir de son duel contre Guiche lui revint également, et un frisson lui parcourut le dos. « ...Louise. » « Quoi ? » « Donne-moi une épée. Une vraie. » Saito voulait pouvoir se défendre. « Tu n’en as pas déjà une ? » « Comment veux-tu ? Celle de l’autre fois appartenait à Guiche. » Louise croisa les bras. « Tu es épéiste ? »
« Non... Je n’en avais jamais tenu avant. » « Pourtant, pendant le duel, on aurait dit que tu avais fait ça toute ta vie. » « Justement... » « Hum... » Louise s’abîma dans ses pensées. « Quoi ? » « J’ai entendu dire que les familiers recevaient des pouvoirs particuliers au moment du contrat. » « Des pouvoirs particuliers ? » « Oui... Par exemple, lorsqu’un chat noir devient familier... » Louise leva un doigt et entreprit d’expliquer. « Ouais... » « Il acquiert la faculté de parler avec les humains. » « Mais je ne suis pas un chat. » « Je sais. Seulement... un humain devenu familier, personne n’a jamais vu ça. Alors il n’est pas impossible que tu aies reçu le pouvoir de manier une épée comme un maître dès que tu la touches. »
« Hum... » Je ne l’ai pas seulement maniée comme un maître. Mon corps était léger et vif comme une plume. Et les statues de Guiche étaient en bronze. Même le meilleur épéiste du monde ne peut pas trancher du métal aussi facilement. « Si c’est à ce point extraordinaire, nous devrions consulter l’Académia de Tristain. » « L’Académia ? » « Oui. C’est l’institut de recherches magiques de la Cour royale. » « Qu’est-ce qu’ils me feraient pour leurs recherches ? » « Oh... toutes sortes d’expériences. Une autopsie, par exemple. » « Tu plaisantes. » Saito se redressa. Des expériences sur des humains ? Très peu pour moi ! « Si cette idée te répugne, évite donc de raconter partout que tu peux manier une épée comme un maître en un instant. » « Compris. On garde ça pour nous. » Saito hocha la tête, effrayé. « Ah... je comprends, maintenant... » Louise acquiesça comme si tout s’éclairait.
« Tu comprends quoi ? » « Je vais t’acheter une épée. » « Hein ? » Voilà qui était soudain. Louise est pourtant toujours si radine. « Si Kirche t’a pris pour cible, tu n’auras jamais assez d’une seule vie. Puisque nous avons attiré ce problème, nous devons nous en charger », dit Louise d’une voix lasse. « C’est rare... » « Quoi ? » Louise le fixa. « Je te croyais vraiment avare. Tu fais même une crise pour ma nourriture. » « Un familier ne doit pas prendre goût au luxe. Cela crée de mauvaises habitudes. Mais quand une dépense est absolument nécessaire, je la fais. Je ne suis pas avare », déclara Louise avec fierté. « Hein ?! » « Maintenant que tu as compris, va dormir. Demain, c’est le jour du Néant ; je t’emmènerai faire les boutiques. » Oh... ce monde a donc aussi ses dimanches. Saito se dirigea vers le couloir.
« Où vas-tu ? » « Où ça ? Dans le couloir. » « Ce n’est pas la peine. Tu peux dormir dans ma chambre. Ce serait gênant que Kirche t’attrape encore. » Saito regarda Louise. « Tu es vraiment... » Louise allait reprendre son fouet lorsque Saito s’interrompit, plongea sur son lit de paille et s’enroula dans sa couverture. Son regard se posa sur les inscriptions de sa main gauche.
Ces runes se sont allumées, elles m’ont permis de vaincre Guiche, elles ont rendu Kirche folle de moi et poussé Louise à m’acheter une épée. Qu’est-ce qu’elles vont encore m’apporter ? Tandis qu’il y songeait, la somnolence l’envahit. Quelle journée interminable... Sur cette pensée, Saito sombra dans un profond sommeil.
Chapitre trois : Le marchand d’armes de Tristain
Kirche se réveilla peu avant midi. C’était le jour du Néant. En regardant sa fenêtre, elle constata que toutes les vitres avaient disparu et que le cadre était noirci par le feu. Encore ensommeillée, elle la contempla un instant avant de se rappeler les événements de la veille. « C’est vrai... Beaucoup de monde est venu, et je les ai tous envoyés valser. » Après quoi, elle cessa totalement de se soucier de la fenêtre. Elle se leva et commença à se maquiller tout en imaginant avec excitation comment séduire Saito aujourd’hui. Kirche était une chasseuse née.
Une fois prête, elle quitta sa chambre et frappa à la porte de Louise. Le menton posé dans une main, elle dissimula son sourire. Saito va ouvrir, et je vais aussitôt me jeter dans ses bras pour l’embrasser. Oh... qu’est-ce que Louise fera en voyant ça... ? songea-t-elle.
Et ensuite... je pourrai lui lancer des regards depuis le couloir, peut-être qu’il viendra de lui-même. L’idée qu’il puisse la repousser ne l’effleura même pas.
Mais personne ne répondit. Elle essaya d’ouvrir : la porte était verrouillée. Sans la moindre hésitation, elle lança un sort de Déverrouillage et fut récompensée par un déclic. En réalité, ce type de sort était interdit dans l’enceinte de l’Académie, mais Kirche n’en avait cure. « La passion avant tout » était la devise de sa maison. La chambre était vide. Tous deux avaient disparu. Kirche promena les yeux autour d’elle. « Toujours pareil... quelle pièce sans goût. » Le sac de Louise n’était plus là. Ajouté au fait qu’on était le jour du Néant, cela signifiait qu’ils étaient partis quelque part. Kirche regarda par la fenêtre et aperçut deux personnes à cheval, prêtes à quitter les lieux : Saito et Louise. « Quoi ? Ils sortent ? » marmonna-t-elle, contrariée. Après un instant de réflexion, elle s’éloigna rapidement de la chambre. Dans la sienne, Tabitha était plongée dans un océan de livres. Sous ses cheveux bleu pâle et ses lunettes, ses yeux d’un bleu vif étincelaient comme la mer. Elle paraissait quatre ou cinq ans de moins que son âge. Elle était même légèrement plus petite que Louise, pourtant déjà menue, et son corps était très frêle. Mais ce genre de considération lui importait peu. Tabitha était le genre de fille qui refusait de se soucier de ce que les autres pensaient d’elle. Elle adorait les jours du Néant, qui lui permettaient de s’immerger dans ses univers favoris. À ses yeux, tous les autres n’étaient que des intrus dans son petit monde, ce qui lui conférait une aura mélancolique.
Bientôt, de violents coups ébranlèrent sa porte. Sans se lever, Tabitha saisit son bâton, qui semblait plus grand qu’elle, et l’agita. Elle lança un sort de Quiétude, une magie de Vent — son élément de prédilection. Le sort étouffa efficacement les coups importuns. Satisfaite, elle reprit sa lecture sans que son expression eût changé un seul instant. Quelqu’un défonça alors la porte. Tabitha leva les yeux de son livre vers l’intruse : Kirche. Celle-ci parlait avec agitation, mais le sort de silence empêchait le moindre mot de lui parvenir.
Kirche lui arracha son ouvrage, puis saisit la petite lectrice par les épaules pour l’obliger à la regarder. Tabitha la fixa avec son habituelle absence d’expression, mais son regard montrait clairement qu’elle n’appréciait pas l’interruption.
Cependant, Kirche était son amie. N’importe qui d’autre aurait été balayé par un cyclone. Ne voyant pas d’autre solution, Tabitha dissipa son sort. Comme si l’on venait d’ouvrir une écluse, la voix de Kirche jaillit aussitôt : « Tabitha ! Prépare-toi, nous sortons ! »
Tabitha se contenta d’expliquer doucement : « Jour du Néant. » À ses yeux, cela suffisait amplement. Elle tenta de reprendre son livre, mais Kirche se leva et le brandit hors de sa portée ; leur différence de taille empêchait Tabitha de l’atteindre.
« Oui, je sais à quel point les jours du Néant comptent pour toi, je le sais vraiment. Mais ce n’est pas le moment ! Je suis amoureuse ! C’est de l’amour ! Tu comprends, maintenant ? » Tabitha ne comprenait pas et secoua la tête. Kirche obéissait à ses émotions, tandis qu’elle-même réfléchissait avec calme et mesure. On pouvait se demander comment deux êtres aussi opposés étaient devenus si bonnes amies.
« Bon... tu ne bougeras pas tant que je ne t’aurai pas tout expliqué. Très bien... JE. SUIS. AMOUREUSE ! Mais ce garçon sort aujourd’hui avec cette Louise insupportable ! Je veux les suivre et découvrir où ils vont ! Tu comprends, maintenant ? » Toujours pas : Tabitha ne voyait pas en quoi cela la concernait. « Ils viennent de partir ! À cheval ! Sans ton familier, je ne pourrai jamais les rattraper, tu le sais bien ! Aide-moi au moins pour ça ! » Kirche se mit à pleurer. Tabitha finit par acquiescer. Ah... voilà donc pourquoi elle a besoin de mon familier pour les rejoindre.

« Oh, merci beaucoup... alors... dépêchons-nous ! » Tabitha acquiesça de nouveau. Kirche était son amie ; elle n’y pouvait rien si ses proches avaient des problèmes qu’ils étaient incapables de résoudre seuls. C’était un peu agaçant, mais elle n’avait guère le choix. Elle ouvrit la fenêtre et siffla. Le son résonna un instant dans le ciel d’azur, puis elle sauta dans le vide.
Quiconque ne la connaissait pas aurait trouvé cela étrange, sinon alarmant. Kirche, elle, suivit Tabitha de près et bondit par la fenêtre sans la moindre hésitation. Précisons que la chambre se trouvait au cinquième étage. Lorsqu’elle devait sortir, Tabitha se dispensait souvent de la porte : passer par la fenêtre était beaucoup plus rapide.
De puissantes ailes résistantes se déployèrent dans le vent. Un dragon des vents s’éleva alors pour recueillir ses deux passagères.
« Ton Sylphide est toujours aussi incroyable, j’ai beau la voir souvent ! » Kirche agrippa une épine dorsale saillante et soupira d’admiration. En effet : le familier de Tabitha était un jeune dragon des vents.
La créature, à laquelle Tabitha avait donné le nom d’une « fée des airs », saisit avec une aisance parfaite le courant ascendant qui longeait la tour et atteignit deux cents mailles d’altitude en un clin d’œil. « Où ? » demanda laconiquement Tabitha. Kirche s’écria aussitôt : « Je ne sais pas... J’étais paniquée. » Tabitha ne s’en formalisa pas et ordonna à son dragon : « Deux personnes à cheval. Ne les mange pas. » La créature émit un bref grognement pour signifier qu’elle avait compris. Ses écailles bleues étincelèrent et ses ailes battirent vigoureusement. Elle s’éleva dans le ciel et scruta le sol en quête d’un cheval — une tâche élémentaire pour un dragon des vents.
Satisfaite de le voir à l’œuvre, Tabitha récupéra son livre des mains de Kirche, s’adossa au dos du dragon et reprit sa lecture.
Pendant ce temps, Saito et Louise marchaient d’un pas vif dans les rues de Tristain, après avoir laissé aux écuries de la porte de la ville le cheval emprunté à l’Académie. Saito avait atrocement mal aux flancs : c’était la première fois qu’il montait à cheval. « J’ai mal partout... » gémit-il en avançant lentement.
Louise lui jeta un coup d’œil et fronça les sourcils. « Tu ne sers vraiment à rien. Tu n’étais jamais monté à cheval ? Les roturiers, franchement... » « Et toi, tu es pénible. Ça fait trois heures qu’on est sur cette bestiole ! » « Eh bien... nous n’allions tout de même pas venir à pied. » Malgré la douleur, Saito observait curieusement les alentours. Des rues pavées de blanc... On se croirait dans un parc à thème. Comparée à l’Académie, la ville comptait beaucoup plus de gens vêtus simplement. Des marchands installés le long de la chaussée vendaient fruits et viande. Le goût de Saito pour les lieux exotiques se réveilla un instant. Pourtant, ce monde était étrange. Certains passants marchaient avec entrain, d’autres couraient avec agitation. Hommes et femmes de tous âges emplissaient les rues. Rien de très différent de son propre monde, hormis l’étroitesse des voies. « On est un peu serrés, ici... » « Serrés ? C’est pourtant une avenue très large. » « Ça, large ? » Elle faisait moins de cinq mètres. Avec toute cette foule, chaque pas semblait difficile.
« La rue Bourdonné, la plus grande avenue de Tristain. Le palais se trouve droit devant. » Louise indiqua la direction. « Alors allons au palais. » « Qu’aurions-nous à demander à Sa Majesté la Reine ? » « Qu’elle augmente ma ration de nourriture. » Louise éclata de rire. Les rues regorgeaient de boutiques. Dévoré de curiosité, Saito ne pouvait en détacher les yeux. Lorsqu’il s’attarda devant une grenouille aux formes étranges conservée dans un bocal sur l’étal d’un marchand, Louise le tira par l’oreille. « Hé, ne traîne pas dans tous les coins. Il y a beaucoup de voleurs et de coupe-bourses par ici. Tu as bien ma bourse dans ta veste ? »
Louise avait décrété que les serviteurs devaient porter l’argent et lui avait impitoyablement confié cette tâche. La bourse pesait lourd de pièces d’or. « Oui... oui... et j’y fais très attention. Comment quelqu’un pourrait-il voler un truc aussi lourd ? » « Avec la magie, cela ne prendrait qu’une seconde. » Pourtant, personne autour d’eux ne ressemblait à un mage. À l’Académie, Saito avait appris à distinguer roturiers et magiciens. Les mages portaient toujours une cape et marchaient avec une arrogance remarquable. D’après Louise, c’était la démarche propre aux nobles. « Ce ne sont pas tous des roturiers ? » « Bien sûr. Les nobles ne représentent que dix pour cent de la population, et ils ne viendraient jamais se promener dans des bas-fonds pareils. » « Pourquoi des nobles voleraient-ils ? » « Tous les nobles sont mages, mais tous les mages ne sont pas nobles. Certains sont reniés par leur famille, d’autres abandonnent volontairement leur nom, deviennent mercenaires ou criminels... Hé ! Tu m’écoutes ? » Non, Saito ne l’écoutait pas. Les enseignes l’absorbaient. « Qu’est-ce qu’il y a d’écrit sur celle en forme de bouteille ? » « Brasserie. » « Et celle avec la grande croix ? » « C’est un bureau de recrutement pour la garde. » Saito s’arrêtait devant chaque enseigne un tant soit peu évocatrice, et Louise devait chaque fois le tirer par le poignet.
« D’accord, d’accord, j’ai compris, pas besoin de me presser comme ça. Où est la forge ? » « Par ici. Mais ils ne vendent pas uniquement des épées. » Louise s’engagea dans une rue encore plus étroite. Une puanteur répugnante, exhalée par les monceaux d’ordures et autres immondices qui jonchaient le sol, leur assaillit bientôt les narines. « C’est vraiment sale, ici. » « Je t’ai dit que les nobles venaient rarement dans ce quartier. » Au quatrième carrefour, Louise s’arrêta et regarda autour d’elle. « Cela devrait être près de la boutique de potions de Peyman... Je me souviens que c’est quelque part par là... » Elle aperçut une enseigne de bronze et s’écria avec joie : « Ah ! Trouvé ! » Une seconde enseigne, en forme d’épée, pendait au-dessous. C’était manifestement l’armurerie. Louise et Saito gravirent les marches de pierre, ouvrirent la porte et entrèrent.
Malgré le grand jour au-dehors, la boutique baignait dans une certaine obscurité. Une lampe à gaz vacillait. Murs et rayonnages étaient couverts d’armes entassées sans ordre. Une armure finement ouvragée décorait la pièce. Un homme d’une cinquantaine d’années, une pipe aux lèvres, observa Louise avec méfiance — jusqu’à ce qu’il remarque le pentagramme gravé sur son bouton d’or. Il retira aussitôt sa pipe. « Madame la noble ! Ma noble dame ! Toutes les marchandises proposées ici sont authentiques et à prix raisonnable ! Il n’y a absolument rien d’illégal dans ma boutique ! » « Je viens acheter. » « Oh... voilà qui est inhabituel... Une noble qui achète une épée ! Étrange, vraiment. » « Pourquoi donc ? » « Eh bien... les prêtres brandissent des bâtons sacrés, les soldats des épées, et les nobles des baguettes. N’est-ce pas la règle ? » « Ce n’est pas pour moi. C’est mon familier qui s’en servira. » « Ah... un familier qui sait manier l’épée ? » Le marchand prit aussitôt un ton animé et regarda Saito. « Ce serait ce jeune homme, là-bas ? »
Louise acquiesça. Entre-temps, Saito s’était déjà laissé happer par la vaste collection de lames, ponctuant sa visite de « Waouh ! » et de « Celle-là est géniale ! ».
Louise l’ignora et poursuivit : « Je ne connais rien aux épées. Montrez-moi donc quelque chose de convenable. » Le marchand disparut joyeusement dans son arrière-boutique en marmonnant : « Quelle chance... Je vais pouvoir gonfler les prix... » Peu après, il revint avec une épée longue d’environ une maille. C’était une arme richement décorée, qui semblait pouvoir être maniée d’une seule main. Sa courte poignée comportait même une garde.
Comme si l’idée venait de lui traverser l’esprit, le marchand ajouta : « À propos, il paraît que les nobles aiment beaucoup faire porter une épée à leurs serviteurs, ces derniers temps. Le dernier qui est venu m’en choisir une a pris ce modèle. »
Je vois... une épée brillante et étincelante. Tout à fait ce qui convient à un noble, pensa Louise. « C’est la mode ? » demanda-t-elle. Le marchand acquiesça naturellement. « Oui. Il paraît que les vols se multiplient dans les rues de Tristain... » « Des vols ? » « Oui. Une voleuse mage qui se fait appeler quelque chose comme “Fouquet la Terre Effritée”. J’ai entendu dire qu’elle avait dérobé quantité de trésors aux nobles. Ceux-ci sont si nerveux qu’ils arment désormais leurs serviteurs. »
Louise ne s’intéressait pas aux voleurs et reporta son attention sur l’épée. Elle avait l’air de pouvoir se briser au premier choc. La lame que Saito avait utilisée lors du duel était beaucoup plus grande. « Je préférerais quelque chose de plus grand et de plus large. » « Madame, pardonnez ma franchise, mais les épées et les hommes ont leurs affinités, tout comme les hommes et les femmes. À mon sens, cette arme convient parfaitement au familier de ma noble dame. »
« N’ai-je pas dit que je voulais quelque chose de plus grand et de plus large ? » répondit Louise en baissant la tête avec impatience. Le marchand repartit dans la réserve, sans oublier de marmonner : « Ah, ces profanes... » Lorsqu’il revint, il frottait d’une main un nouveau spécimen avec un chiffon huilé.
« Que dites-vous de celle-ci ? » C’était une magnifique épée large, longue d’environ une maille et demie. Sa poignée à deux mains était somptueusement ornée de joyaux. La lame, polie comme un miroir, reflétait la lumière d’un éclat irrésistible. Quiconque la voyait comprenait aussitôt qu’elle était large et extrêmement tranchante. « Plus qu’une arme destinée aux nobles, c’est le genre d’épée qu’ils rêveraient de porter à la ceinture. Mais il faut être très robuste pour cela. Sinon, dans le dos, elle n’est pas mal non plus. » Saito s’approcha, les yeux rivés sur la lame. « Génial. Cette épée a l’air vraiment puissante. » Il la désira aussitôt. C’était une arme splendide sous tous les angles. Celle-ci devrait convenir... pensa Louise en voyant son enthousiasme. « Combien ? » demanda-t-elle. « Eh bien... elle a été forgée par le célèbre alchimiste germanien, le seigneur Schpeï. Grâce à la magie dont elle est imprégnée, elle tranche le métal comme du beurre ! Voyez cette inscription sur la garde. » Le marchand montra fièrement les mots gravés sur la poignée. « Vous ne la trouverez nulle part à meilleur prix. » « Eh bien... je suis noble. » Louise releva fièrement la tête. Le marchand annonça sans détour : « Je vous la laisse pour seulement trois mille nouveaux écus d’or. »
« Quoi ?! On peut acheter une maison de campagne avec jardin pour ce prix ! » s’écria Louise, sidérée. Saito, qui ignorait totalement la valeur de cette monnaie, resta planté là.
« Une lame célèbre vaut autant qu’un château, ma dame. À côté, une maison de campagne ne coûte presque rien. »
« ...Je n’ai apporté que cent nouveaux écus d’or... » Peu douée pour marchander, comme toute noble, Louise commit l’erreur suprême de révéler le contenu de sa bourse. Le marchand chassa l’idée d’un geste. « Allons donc... Même une épée large ordinaire en coûte au moins deux cents. » Louise rougit. Je ne savais même pas que les épées étaient si chères. « Quoi... On ne peut pas l’acheter ? » demanda Saito, déçu. « Non... Il va falloir choisir quelque chose de plus abordable. » « Les nobles sont toujours si arrogants, et maintenant... » marmonna-t-il. Louise le fusilla du regard.
« Tu as la moindre idée du prix des potions, quand un certain quelqu’un se fait grièvement blesser ? »
« ...Désolé. » Honteux, Saito baissa la tête. Il continua néanmoins de caresser l’épée à regret. « Mais je l’aime vraiment bien... »
À cet instant, une voix masculine et grave s’éleva d’un amas désordonné de lames : « Ne prends pas tes grands airs, gamin. » Louise et Saito regardèrent dans cette direction. Le marchand porta les mains à sa tête.
« Tu t’es regardé un peu ? Toi, manier cette épée ? Ne me fais pas rire. Tu es tout juste bon à tenir un bâton ! »
« Qu’est-ce que tu as dit ? » Saito n’apprécia guère l’insulte, mais il n’y avait personne du côté d’où venait la voix. Seulement une pile d’épées. « Si tu as compris, rentre chez toi. Oui, toi aussi, la noble ! » « Quelle insolence ! » Saito s’approcha lentement. « Quoi... Il n’y a personne ici ! » « Tes yeux sont là pour décorer ton visage ? » Saito regarda derrière lui. Quoi ? C’est vraiment une épée qui parle. La voix provenait d’une lame rouillée et ébréchée. « Une épée qui parle ! » s’exclama-t-il. Le marchand se mit soudain à hurler : « Derf ! Ne parle pas ainsi à mes clients ! » « Derf ? » Saito examina soigneusement l’arme. Elle avait la même longueur que l’immense épée large, quoique sa lame fût un peu moins massive. C’était une longue épée assez mince, recouverte de rouille, dont la facture paraissait franchement médiocre.
« Des clients ? Des clients incapables de manier une épée ? Tu te moques de moi. » « Serait-ce... une épée douée de conscience ? » demanda Louise. « C’est exact, ma dame. Une épée magique, intelligente et consciente. Je me demande quel mage a pu la faire parler... mais elle a la langue pourrie et ne cesse de se quereller avec mes clients. Hé, Derf ! Continue tes insolences et je demanderai à cette noble de te faire fondre ! »
« Ça me va ! J’aimerais bien te voir essayer ! J’en ai assez de ce monde. Être fondu me ferait plaisir ! »
« Très bien ! Je vais donc te faire fondre ! » Le marchand s’approcha, mais Saito l’arrêta. « Ce serait vraiment du gâchis... Une épée qui parle, ça doit être précieux, non ? » Saito la dévisagea. « Tu t’appelles Derf, c’est ça ? » « Faux ! C’est messire Derflinger ! Tâche de t’en souvenir ! » « Comme une personne, elle a même un vrai nom », murmura Saito. « Moi, c’est Saito Hiraga. Enchanté. » L’épée se tut et parut l’observer attentivement. Au bout d’un moment, elle reprit d’une voix grave : « Alors, tu es enfin venu... Tu es un porteur ? » « Un porteur ? » « Hum... Tu ignores même tes véritables pouvoirs, hein ? Bah... tant pis ! Achète-moi, partenaire ! » « D’accord. Je t’achète », répondit Saito. L’épée retomba dans le silence. « Louise, je prends celle-ci. » Louise répondit avec réticence : « Oh... Tu veux vraiment cette chose ? Tu ne peux pas choisir quelque chose de plus joli et qui ne parle pas ? » « Elle ne te plaît pas ? Moi, je trouve qu’une épée parlante, c’est plutôt génial. » « Voilà précisément pourquoi elle ne me plaît pas », se plaignit Louise. Mais puisqu’elle n’avait pas les moyens d’en acheter une autre, elle demanda au marchand : « Combien pour celle-là ? » « Euh... cent feront l’affaire. » « Ce n’est pas un peu bon marché ? » « Pour celle-là ? Je vous la laisse volontiers à ce prix. » Il agita la main avec dédain. Saito sortit la bourse de Louise de sa veste et en vida le contenu sur le comptoir. Les pièces d’or tombèrent une à une sur le bois. Après les avoir soigneusement comptées, le marchand acquiesça enfin. « Merci pour votre achat ! » déclara-t-il en rengainant l’épée avant de la remettre à Saito. « Si elle devient trop bruyante, remettez-la simplement dans son fourreau. Cela la fera taire. » Saito hocha la tête et reçut Derflinger. Deux silhouettes observaient Louise et Saito quitter l’armurerie : Kirche et Tabitha. Dissimulée dans l’ombre d’une ruelle, Kirche suivait le couple du regard en se mordant violemment la lèvre. « Louise la Zéro... Tu essaies de renforcer tes liens avec Saito en lui offrant une épée ? À peine as-tu compris qu’il était ma proie que tu l’attaques à coups de cadeaux ? Non mais vraiment ! » Elle frappa le sol du pied. Sa mission terminée, Tabitha lisait comme à son habitude. Sylphide tournoyait dans le ciel au-dessus d’elles. Elles avaient suivi les deux cavaliers dès qu’elles les avaient repérés.
Kirche attendit qu’ils se soient suffisamment éloignés, puis se précipita dans la boutique. Le marchand la regarda comme s’il n’en croyait pas ses yeux. « Eh bien... encore une noble ? Qu’est-ce qui se passe aujourd’hui ? »
« Bonjour, patron... » Kirche joua avec ses cheveux, un sourire charmeur aux lèvres. Sous l’effet de cette séduction soudaine, le visage du marchand vira au rouge sombre. « Vous sauriez par hasard ce que la noble qui vient de partir a acheté ? » « U-Une épée... Elle a acheté une épée. » « Je vois... Elle lui en a donc bien offert une... Quel genre d’épée ? » « Une vieille lame sale et rouillée. » « Rouillée ? Pourquoi ? » « Parce qu’elle n’avait pas apporté assez d’argent. » Kirche rit, une main sous le menton. « Elle est fauchée ! La Vallière ! Quelle honte pour une maison ducale ! »
« Euh... Ma dame souhaite-t-elle aussi acheter une épée ? » Le marchand se redressa, peu disposé à laisser passer cette occasion. Cette noble paraît plus généreusement dotée — et plus riche — que la petite de tout à l’heure. « Hum... Montrez-moi ce que vous avez de mieux. » L’homme disparut dans la réserve en se frottant les mains d’excitation. Il revint, bien sûr, avec l’épée large qu’il avait présentée à Saito. « Ah... voilà une arme de fort belle facture ! » « Vous avez l’œil, ma dame. La noble qui vient de partir avait un serviteur qui la désirait ardemment, mais elle était hors de leurs moyens. » « Vraiment ? » Son serviteur ? Alors Saito voulait celle-ci ! « Évidemment... Cette épée est l’œuvre du célèbre alchimiste germanien, le seigneur Schpeï. Grâce à la magie dont elle est imprégnée, elle tranche le métal comme du beurre ! Voyez cette inscription. » Le marchand répéta mot pour mot son argumentaire précédent. Kirche acquiesça. « Combien ? » La jugeant bien plus fortunée, le marchand réclama davantage : « Hum... quatre mille cinq cents nouveaux écus d’or. » « Hum... c’est un peu cher. » Kirche fronça les sourcils. « Eh bien... Une grande lame doit être payée à sa juste valeur, vous savez. » Kirche réfléchit un instant, puis rapprocha lentement son corps de celui du marchand. « Patron... ce n’est pas un peu excessif ? » Lorsqu’elle lui caressa la gorge, l’homme en perdit brusquement le souffle. La tentation lui brouilla l’esprit. « Euh... mais... une grande lame... » Kirche s’assit sur le comptoir et releva la cuisse gauche. « Le prix n’est-il pas légèrement trop élevé ? » Elle posa lentement le pied sur le bois. Les yeux du marchand se fixèrent malgré lui sur sa cuisse. « C-C’est vrai... alors... quatre mille nouveaux écus... » Kirche remonta encore la jambe, jusqu’à manquer de lui dévoiler l’entrejambe. « Ah... non, non, trois mille suffiront... » « Il commence à faire chaud, ici... » Kirche l’ignora et déboutonna son chemisier. « J’ai vraiment très chaud. Aidez-moi à l’enlever, je vous prie... » Elle lui adressa son expression la plus séduisante. « Ah... Je me suis trompé, je me suis trompé... Deux mille cinq cents ! » Kirche défit un bouton et leva les yeux vers lui. « Mille huit cents ! Mille huit cents, ça me va ! » Un autre bouton libéra son décolleté. Elle le regarda encore. « Allez, mille six cents ! » Kirche cessa de toucher à ses boutons et porta la main à sa jupe, qu’elle releva juste un peu. L’homme semblait sur le point de défaillir.
« Que diriez-vous de mille ? » proposa-t-elle en remontant lentement le tissu. Il paraissait près d’hyperventiler. Puis elle s’arrêta. Sa respiration précipitée se changea en gémissement désespéré. « Oh... Ooooh... » Kirche se rajusta et répéta : « Mille. » « Oh ! Mille, ce sera parfait ! » Elle descendit du comptoir, remplit rapidement un chèque et le plaqua devant lui. « Vendue ! » Puis elle saisit l’épée et quitta la boutique, laissant le marchand contempler le papier. Un instant plus tard, il reprit soudain ses esprits et se prit la tête à deux mains. « NOM D’UN CHIEN ! J’AI VENDU CE BIJOU POUR MILLE ?! » Il sortit une bouteille d’alcool de son armoire. « Oh... ma journée est terminée... »
Chapitre quatre : Fouquet la Terre Effritée
À Tristain sévissait une voleuse mage surnommée « la Terre Effritée », dont le nom faisait trembler tous les nobles du royaume. Son nom complet était Fouquet la Terre Effritée.
Quand Fouquet apprenait qu’un noble du Nord possédait une couronne sertie de joyaux, elle traversait le pays pour la voler. Lorsqu’elle entendait dire qu’un aristocrate du Sud conservait comme trésor familial un bâton offert par le roi, elle abattait les murs et s’en emparait. À l’Est, plus aucun manoir ne gardait les plus belles bagues de perles confectionnées par les artisans des Îles Blanches. À l’Ouest, elle s’était également approprié avec empressement une bouteille de vin très ancien d’une valeur inestimable. Fouquet était partout.
Ses méthodes allaient de l’infiltration silencieuse à l’effraction la plus spectaculaire. Elle avait attaqué la Banque royale en plein jour et visité des demeures sans bruit au cœur de la nuit. Dans tous les cas, elle laissait les gardes mages du royaume loin derrière elle.
On ne la reconnaissait qu’à sa manière d’utiliser l’alchimie pour pénétrer dans les pièces visées : elle changeait portes et murs en terre ou en sable, puis traversait les brèches béantes. Les nobles n’étaient pas stupides ; ils avaient tenté de « solidifier » par magie tout ce qui entourait leurs trésors afin de bloquer ses Transmutations. Mais les pouvoirs de Fouquet étaient trop grands : renforcé ou non, tout finissait réduit en poussière.
Quand elle choisissait l’assaut frontal, Fouquet recourait à un golem de terre haut de trente mailles. Il balayait les gardes mages, pulvérisait les remparts des châteaux et lui permettait d’emporter audacieusement son butin en plein jour.
Personne n’avait jamais vu son visage de près. Nul ne savait même avec certitude s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. On savait seulement que Fouquet était un mage de Terre au moins de niveau Triangle, qu’elle laissait sur les lieux de chaque vol des billets provocateurs — « J’ai pris votre trésor. — Fouquet la Terre Effritée » — et qu’elle préférait les joyaux et artefacts dotés d’une grande puissance magique.

Les deux immenses lunes éclairaient le mur extérieur du cinquième étage de l’Académie de magie, derrière lequel se trouvait la salle du trésor. Leur lumière projetait l’ombre d’une silhouette debout contre la paroi : Fouquet la Terre Effritée.
Ses longs cheveux verts ondulaient dans le vent. Elle se tenait là sans chercher à dissimuler la silhouette qui semait la terreur parmi les nobles de tout le pays.
En appuyant un pied contre la muraille, Fouquet en éprouva la résistance et ne put s’empêcher de l’admirer. La tour principale de l’Académie est aussi solide qu’elle en a l’air... La force physique est-elle vraiment son unique faiblesse ? Je ne peux pas traverser une épaisseur pareille sans attirer l’attention. Pour une experte en magie de Terre, il n’était pas difficile d’évaluer l’épaisseur d’un mur avec la plante du pied ; le briser était une tout autre affaire. On dirait qu’ils n’ont utilisé que des sorts de Durcissement, mais même un golem ne parviendrait pas à l’abattre. L’enchantement est extrêmement puissant... Mon alchimie ne servira pas à grand-chose. « Bon sang... et j’ai déjà fait tout ce chemin. » Elle grinça des dents, frustrée. « Je ne repartirai pas sans le Bâton de la Destruction. » Fouquet croisa les bras et se plongea dans une profonde réflexion.
Pendant que Fouquet pestait contre le mur, la chambre de Louise sombrait dans le chaos. Louise et Kirche se lançaient des regards furieux, tandis que Saito, assis sur son lit de paille, examinait avec excitation l’épée que Kirche venait de lui offrir. Tabitha lisait tranquillement sur le lit de Louise.
Louise campa les mains sur les hanches. « Qu’est-ce que cela signifie, Zerbst ? » demanda-t-elle en fusillant sa rivale du regard.
Kirche contemplait l’admiration de Saito. « Je te l’ai dit : je lui ai acheté l’épée qu’il voulait et je suis venue la lui offrir. » « Ah, quel dommage. J’ai déjà donné une arme à mon familier. Pas vrai, Saito ? » Au contraire, Saito ne parvenait pas à lâcher le cadeau de Kirche. Il dégaina l’épée et la contempla. Lorsqu’il tenait une lame, les inscriptions de sa main gauche s’illuminaient et son corps devenait léger comme une plume. Il aurait aimé l’essayer, mais ils se trouvaient à l’intérieur. Il ignorait toujours ce que signifiait ce phénomène. Tout ce qu’il savait, c’est que les runes brillaient dès qu’il saisissait une épée. Mais pour l’heure, seule comptait la beauté de cette lame richement décorée. « Elle est vraiment géniale... Je préfère quand même celle-ci... et elle brille ! » Louise l’expédia en l’air d’un coup de pied. « Qu’est-ce qui te prend ?! » cria Saito. « Rends-la. Tu as déjà ton épée parlante. » « Euh... c’est vrai... C’est amusant qu’une épée puisse parler, mais quand même... » Elle est tellement rouillée, vieille et abîmée. Si on doit manier une épée, autant qu’elle soit brillante et classe, non ? Et puis, Kirche vient de me donner celle-ci gratuitement...
« La jalousie te fait perdre toute dignité, La Vallière ! » claironna triomphalement Kirche. « Jalouse ? Qui est jalouse ? » « Toi, évidemment. Moi, Kirche, j’ai obtenu sans difficulté l’épée que Saito désirait le plus et je la lui ai offerte. Tu ne peux pas nier que tu es jalouse, n’est-ce pas ? »
« Jalouse, mon œil ! Simplement, je n’accepterai pas la moindre faveur d’une Zerbst ! Voilà tout ! »
Kirche regarda Saito, qui fixait avec regret l’épée ouvragée dans les mains de Louise.
« Tu vois ? Saito adore cette lame, compris ? Elle a été créée par le grand alchimiste de Germanie, le seigneur Schpeï ! » Kirche adressa un regard séducteur à Saito. « Écoute-moi bien... tout ce qu’il y a de meilleur sous le soleil — épées comme femmes — ne peut venir que de Germanie ! Les Tristainiennes, comme Louise, sont toutes terriblement jalouses, impatientes, avares et prétentieuses, et rien ne peut les changer ! » Louise la fusilla du regard. « Quoi ? Je ne fais que dire la vérité. » « Oh... comme c’est... amusant. Les femmes de ton espèce ne sont que des idiotes obsédées par la romance ! Tu as séduit tellement de garçons en Germanie que plus personne ne te faisait confiance, alors tu as abandonné tes études pour venir te réfugier jusqu’à Tristain ? » riposta Louise avec un rire froid et implacable, entrecoupé de frissons de rage. « Tu ne manques pas de cran, La Vallière... » Le visage de Kirche s’assombrit. « Quoi ? Je ne fais que dire la vérité », ajouta victorieusement Louise. Toutes deux brandirent leur baguette au même instant. Tabitha agita son bâton plus vite encore et une rafale leur arracha leurs armes des mains. « À l’intérieur », déclara-t-elle simplement. Elle voulait probablement dire qu’il était dangereux de se battre dans une chambre. Louise marmonna avec colère : « Et qui est-ce, celle-là ? Ça fait tout ce temps qu’elle est assise sur mon lit... » « C’est mon amie », répliqua Kirche. « Et pourquoi ton amie se trouve-t-elle dans ma chambre ? » Kirche la fixa. « Cela te pose un problème ? » « Hmpf. » Saito tenta d’adresser la parole à Tabitha, mais celle-ci ne répondit jamais. Elle se contentait de lire en silence, comme si converser constituait un profond désagrément. Pendant ce temps, Louise et Kirche continuaient de se fusiller du regard. Kirche détourna la tête. « Eh bien... laissons Saito décider. » « Moi ? Décider ? » Saito se sentit aussitôt accablé d’être ainsi désigné. « Oui. Il s’agit de choisir ton épée. » Louise se tourna également vers lui. Son malaise s’aggrava. Il préférait sans conteste la lame brillante de Kirche. Mais Louise ne me laissera jamais la choisir, ou alors elle me privera de dîner pendant une semaine. Bon, je peux toujours manger chez Siesta, mais quand même...
Il regarda Louise, qui le fixait durement. Louise est peut-être égoïste, égocentrique et ingrate, mais elle s’est occupée de moi pendant les jours où j’étais inconscient... et c’est exactement le genre de fille qui me plaît...
D’un autre côté... Kirche m’a acheté cette épée hors de prix. Et pour couronner le tout, une beauté pareille m’a carrément déclaré sa flamme. Avant ça, je n’aurais jamais imaginé pouvoir séduire une fille aussi renversante...
Bon, voilà qui rend le choix impossible. J’ai l’impression de devoir choisir entre elles deux, et non entre les épées. « Alors ? Laquelle ? » Kirche et Louise le fixaient toutes les deux. « Euh, eh bien... je ne peux pas garder les deux ? » Saito pencha la tête en essayant de prendre un air mignon. Cela ne fonctionna pas. Un double coup de pied le projeta en l’air et l’envoya s’écraser sur son lit de paille. « Dis donc. » Kirche se tourna vers Louise. « Quoi ? » « Je suppose qu’il est temps d’en finir. » « Hum... tu as raison. » « Tu sais que je te déteste vraiment ? » « C’est réciproque. » « Nous nous ressemblons beaucoup. » Kirche sourit en haussant un sourcil. Louise releva elle aussi le menton avec défi. « Battons-nous en duel ! » s’écrièrent-elles à l’unisson. « Mais enfin... ce n’est pas la peine... » Saito était abasourdi. Les deux jeunes filles continuèrent à se regarder comme si elles ne l’avaient pas entendu.
« Bien entendu, nous réglerons cela par la magie ! » déclara triomphalement Kirche. Louise se mordit la lèvre inférieure et acquiesça. « Très bien. Où ? » « Vraiment ? Tu es certaine, Louise la Zéro ? Tu es vraiment sûre de vouloir m’affronter dans un duel de magie ? » la provoqua Kirche.
Louise baissa les yeux. Est-ce que j’en suis sûre ? Évidemment... que non. Mais une Zerbst l’avait défiée : elle devait accepter. « Bien sûr ! Je ne perdrai pas contre toi ! »
Pendant ce temps, debout sur le mur de la tour centrale de l’Académie, Fouquet perçut des pas. Elle se laissa tomber vers le sol et, juste avant de l’atteindre, murmura « Lévitation ». Elle se posa aussi légèrement qu’une plume, son élan entièrement absorbé, puis disparut dans les buissons de la cour. Louise, Kirche, Tabitha et Saito pénétrèrent dans la cour. « Très bien, commençons », annonça Kirche. « Vous allez vraiment vous battre ? » demanda Saito avec inquiétude. « Oui », répondit Louise avec assurance. « Ce n’est pas un peu... dangereux ? On ne pourrait pas simplement laisser tomber ? » « C’est vrai. Celle qui se blessera sera donc l’idiote », déclara Kirche. « Exactement. » Louise hocha la tête. Tabitha s’approcha de Kirche et lui murmura quelque chose à l’oreille, puis désigna Saito. « Hum... voilà une excellente idée ! » Kirche sourit largement. Elle souffla ensuite quelques mots à Louise. « Ah... pas mal », admit celle-ci. Toutes deux regardèrent Saito. Il eut brusquement un mauvais pressentiment.
« Hé... vous êtes sérieuses ? » les supplia Saito, mais personne ne s’en soucia. Une corde le suspendait dans les airs depuis la tour principale. Ouais... J’aurais dû choisir une fille et en finir. Sur le sol, qui lui paraissait terriblement éloigné, il distinguait les silhouettes de Kirche et de Louise. Malgré l’heure tardive, les deux lunes éclairaient assez la scène pour qu’il voie clairement Tabitha sur son dragon des vents. La créature tenait deux épées dans sa gueule. Les deux lunes baignaient Saito d’une douce lumière. Kirche et Louise le contemplaient tandis qu’il pendait dans le vide en se tortillant.
Kirche retroussa ses manches. « Voici les règles : la première qui coupe la corde et fait descendre Saito gagne. Il recevra l’épée de la gagnante. Ça te convient ? » « Compris. » Louise acquiesça sans expression. « Aucune restriction sur les sorts employés. Je te laisse commencer... cadeau de ma part. » « Très bien. » « Alors... bonne chance. » Louise brandit sa baguette. Dans les airs, Tabitha se mit à secouer la corde, faisant osciller Saito de gauche à droite. Les sorts comme la « Boule de feu » étaient très précis ; tant que la cible ne bougeait pas, on pouvait aisément l’atteindre. Mais Louise avait un problème plus fondamental : il fallait déjà que son sort fonctionne. Elle réfléchit intensément. Qu’est-ce qui pourrait marcher ? Le Vent ? Le Feu ? L’Eau et la Terre sont à écarter... Peu de sorts de ces éléments peuvent trancher une corde. Le Feu convient le mieux... Elle se rappela alors que c’était précisément la spécialité de Kirche. Ses boules de feu couperont cette corde sans difficulté. Je ne peux pas échouer. Elle choisit malgré tout ce sort. Visant la corde avec une petite boule de feu, elle récita la courte incantation. Si elle échouait, Saito recevrait l’épée de Kirche — une issue absolument inacceptable pour une personne de la dignité de Louise. Elle termina la formule et, concentrée au maximum, donna un coup de baguette. Si le sort réussissait, une boule de feu devait jaillir de la pointe.
Mais rien n’en sortit. L’instant suivant, le mur derrière Saito explosa. L’onde de choc le fit osciller encore plus violemment. « Mais ça ne va pas ?! Vous essayez de me tuer ?! » Son cri furieux descendit jusqu’à elles.
La corde demeura intacte. À supposer qu’elle eût voulu la briser avec l’onde de choc, son raisonnement laissait à désirer. Une large fissure était apparue dans le mur.
Kirche s’effondra de rire. « ZÉRO ! LOUISE LA ZÉRO ! Tu as fait sauter le mur au lieu de la corde ! Quel talent ! » Louise baissa les yeux. « Sérieusement, il faut que je te demande... Comment as-tu réussi à provoquer une explosion pareille ?! Oh là là... j’en ai mal aux côtes... » Louise serra les poings, frustrée, et tomba à genoux. « À mon tour. » Kirche visa la corde comme une chasseuse sa proie. Tabitha la faisait toujours osciller, ce qui compliquait le tir. Pourtant, Kirche conservait un sourire détendu. Elle récita une courte formule et agita sa baguette avec l’aisance née de l’habitude : les sorts de Feu étaient sa spécialité.
Une boule de feu grosse comme un melon jaillit de sa baguette, frappa la corde et la brûla en un instant. Saito se mit à tomber vers le sol, mais Tabitha agita son bâton depuis le toit et lança sur lui un sort de Lévitation. Il descendit lentement jusqu’à terre. « J’ai gagné, La Vallière ! » annonça Kirche avec conviction. Louise s’assit et arracha désespérément des poignées d’herbe. Pendant ce temps, Fouquet observait la scène depuis les buissons. Elle avait vu la fissure créée dans le mur par l’explosion de Louise. Quel genre de magie est-ce ? Elle a incanté une boule de feu, mais rien n’est sorti de sa baguette et le mur a explosé. Je n’ai jamais entendu parler d’un sort capable de faire éclater les choses de cette façon. Fouquet secoua la tête. Peu importe. Je ne peux pas laisser passer une occasion pareille. Elle entreprit de réciter une longue incantation en dirigeant sa baguette vers le sol. Lorsqu’elle l’acheva, un léger sourire se dessina sur son visage. À sa voix, la terre se souleva. Fouquet la Terre Effritée allait enfin montrer son talent. « Quel dommage, La Vallière ! » se moqua Kirche. Vaincue, Louise laissa retomber les épaules avec morosité. Saito la regarda, partagé. « ...Vous ne pourriez pas, euh... me détacher d’abord ? » demanda-t-il d’une voix faible. La corde l’enveloppait de plusieurs tours et l’empêchait de bouger. Kirche sourit. « Mais bien sûr, avec plaisir ! » Elle sentit alors une présence derrière elle et se retourna. Ce qu’elle vit la laissa bouche bée. « Qu... Qu’est-ce que c’est que ça ?! » Un gigantesque golem de terre avançait vers eux. « Kyaaaaaaaaaa ! » Kirche s’enfuit en hurlant. Saito cria derrière elle : « Hé ! Hé ! Ne pars pas ! Ne me laisse pas là ! » Il paniquait. Jamais il n’avait vu de golem aussi immense, et celui-ci se dirigeait droit sur lui. « M-Mais qu’est-ce que c’est ?! Il est énorme ! » Il voulut courir, mais les cordes le maintenaient fermement au sol. Louise reprit ses esprits et se précipita vers lui. « Mais... pourquoi es-tu attaché comme ça ?! » « Ce n’était pas votre idée, peut-être ?! » Au-dessus d’eux, le golem leva le pied. Saito perdit tout espoir. « Louise, va-t’en ! » hurla-t-il. « Bon sang... cette corde... » Louise tenta en vain de défaire les nœuds. Le pied du golem s’abattit. Saito ferma les yeux. À cet instant, le dragon des vents de Tabitha piqua depuis le ciel, saisit les deux jeunes gens dans ses serres et les arracha au sol à quelques pouces seulement du pied, qui s’abattit une fraction de seconde plus tard en broyant tout.
Suspendus sous la créature, Saito et Louise observèrent le golem. D’une voix tremblante, il demanda : « Q-Qu’est-ce que... c’est que ça ? »
« Je ne sais pas vraiment... mais c’est un gigantesque golem de terre ! Quelqu’un a dû l’invoquer ! » « Un truc aussi énorme ?! » « ...Son invocateur doit être au moins un mage de niveau Triangle. » Saito se mordit la lèvre et pensa à Louise, qui avait tenté de le détacher au mépris du danger. « Mais au fait... pourquoi tu ne t’es pas enfuie ? »
« Aucune maîtresse digne de ce nom n’abandonnerait son familier », répondit-elle avec franchise.
Saito la contempla en silence. Pour une raison qui lui échappait, il la trouva particulièrement séduisante... à cet instant.
Debout sur l’épaule du golem, Fouquet sourit sans prêter attention au dragon des vents ni à Kirche en fuite. Une cape sombre la couvrait de la tête aux pieds, empêchant quiconque de distinguer son visage. Elle changea le poing du golem en métal et lui ordonna de frapper le mur. Un choc sourd retentit ; la paroi s’effondra. Sous sa cape, Fouquet eut un rictus satisfait.
Le golem la transporta dans sa paume. La voleuse pénétra par la brèche et entra dans la salle du trésor. Elle renfermait toutes sortes d’objets précieux, mais Fouquet n’avait qu’une cible. Le Bâton de la Destruction. Une rangée de bâtons de toutes formes était suspendue au mur. L’un d’eux ne ressemblait pourtant en rien à un bâton. Long d’une maille, il était fait d’un métal qu’elle n’avait jamais vu. Sur la plaque fixée juste au-dessous, elle lut : « Bâton de la Destruction — Ne pas retirer. » Son sourire s’élargit. Fouquet saisit le Bâton de la Destruction et fut surprise par sa légèreté. De quoi cette chose est-elle faite ? Elle n’avait pas le temps d’y réfléchir et regagna en hâte l’épaule du golem.
Avant de partir, elle brûla un message dans le mur : « J’ai pris le Bâton de la Destruction. — Fouquet la Terre Effritée. »
Son invocatrice encapuchonnée assise sur l’épaule, le golem franchit d’un bond les murailles de l’Académie, retomba dans un fracas formidable et prit la direction des plaines.
Le dragon des vents tournoyait au-dessus de lui. Tabitha, installée sur son dos, agita son bâton et lança un sort de Lévitation pour déposer Saito et Louise auprès d’elle. Elle fit un second geste ; l’air autour de Saito se changea en lames qui réduisirent ses liens en morceaux. « Merci », dit-il à Tabitha avec reconnaissance. Elle conserva son visage impassible et se contenta d’un signe de tête. Saito regarda le gigantesque golem de terre et demanda à Louise : « Ce mage... a brisé le mur. Mais pourquoi ? » « La salle du trésor », répondit Tabitha. « Il tenait quelque chose lorsqu’il est ressorti de la brèche. » « C’était un voleur. Mais... quelle audace. » Ils virent le golem géant s’effondrer soudain en pleine course et devenir un vaste monticule de terre. Ils descendirent au sol. Sous la clarté des lunes, il ne restait rien d’autre que cette montagne de terre. Le mage qui l’avait invoquée s’était volatilisé dans la nuit.
Chapitre cinq : Le Bâton de la Destruction
Le lendemain matin... L’Académie de magie de Tristain bourdonnait à cause des événements de la veille, comme une ruche que l’on aurait secouée. Pourquoi ? Parce que le Bâton de la Destruction avait été dérobé. Et de la manière la plus effrontée qui fût : un golem de terre avait éventré le mur de la salle du trésor.
Réunis dans la pièce, les professeurs de l’Académie restèrent sans voix devant la brèche béante. L’inscription gravée par Fouquet la Terre Effritée résumait tout : [J’ai pris le Bâton de la Destruction. — Fouquet la Terre Effritée.] Pour l’heure, les enseignants ne savaient que geindre et se lamenter. « C’est cette voleuse qui dépouille les nobles, Fouquet la Terre Effritée ! Quelle audace (1) d’avoir pris l’Académie pour cible ! » « Que faisaient les gardes ? » « Même présents, ils n’auraient servi à rien ! Ce ne sont que des roturiers ! D’ailleurs, quel noble devait monter la garde cette nuit ? »
Mme Chevreuse sentit l’angoisse la gagner. C’était son tour de garde. Mais elle avait dormi paisiblement dans sa chambre au lieu de veiller devant la porte du trésor, comme tout noble de service était tenu de le faire.
Un professeur la désigna aussitôt. « Mme Chevreuse ! C’était bien à vous de monter la garde cette nuit, n’est-ce pas ? » Mme Chevreuse fondit en larmes. « Je suis vraiment désolée... tellement désolée... » « Vous pouvez pleurer toutes les larmes de votre corps, cela fera-t-il revenir l’artefact ? Ou comptez-vous le rembourser ? »
« Mais... mais je viens tout juste de finir de payer ma maison. » Mme Chevreuse s’agenouilla et éclata en sanglots. Le vieux Osmond arriva alors. « Hum... Ce n’est peut-être pas le meilleur moment pour malmener une dame, vous ne trouvez pas ? »
Le professeur qui la réprimandait répliqua : « Mais Osmond, Mme Chevreuse a manqué à son devoir ! Elle dormait profondément dans son lit alors qu’elle devait monter la garde ! »
Le vieux directeur caressa doucement sa longue barbe en observant l’enseignant très agité. « Hum... Comment vous appelez-vous, déjà?» « Gimli ! Vous avez oublié ? » « Ah oui ! Gimli ! Eh bien, M. Gimli, ne vous emportez pas. En toute franchise, combien d’entre vous peuvent affirmer qu’ils restent constamment vigilants durant leurs tours de garde ? »
Les professeurs échangèrent des regards, puis baissèrent honteusement la tête. Le silence tomba.
« Voilà donc où nous en sommes. Si nous parlons de responsabilité, je crois que nous sommes tous comptables de cet incident, moi compris. Pourquoi avons-nous cru qu’un voleur ne pourrait jamais pénétrer dans l’Académie ? Le nombre de mages qui s’y trouvent nous donnait-il l’assurance que personne n’oserait nous attaquer ? Cette façon de penser était erronée dès le départ. »
Osmond contempla la brèche avant de poursuivre : « C’est notre complaisance qui a donné à Fouquet le courage de s’introduire ici et de voler le Bâton de la Destruction. Nous sommes tous fautifs. »
Mme Chevreuse leva sur lui un regard reconnaissant. « Oh ! Osmond, M. Osmond ! Merci pour votre bienveillance. Désormais, je vous considérerai comme mon père. »
« Eh bien, dans ce cas... Hé hé... Mademoiselle... » Osmond commença à lui caresser les fesses. « Si cela vous convient... Je m’en remets au directeur. » Ne souhaitant rejeter toute la faute sur personne, Osmond avait jugé que c’était le meilleur moyen de détendre l’atmosphère. Il s’éclaircit ensuite la gorge ; tous retrouvèrent aussitôt leur gravité dans l’attente de ses paroles. « Bien. Qui a assisté au vol ? » demanda-t-il. « Ces trois élèves », répondit M. Colbert en désignant les personnes derrière lui.
Il s’agissait de Louise, Kirche et Tabitha. Saito était également présent, mais comme il n’était qu’un familier, on ne le comptait pas parmi les « personnes ».
« Oh... vous voilà... » dit Osmond en examinant Saito avec grand intérêt.
Le jeune homme ignorait pourquoi on le dévisageait ainsi, mais demeura néanmoins courtois. « Racontez-nous les événements en détail. » Louise fit un pas en avant et décrivit ce qu’elle avait vu. « Hum... Un immense golem d’argile est apparu et a brisé le mur. Le mage encapuchonné qui se tenait sur son épaule est entré et a pris quelque chose... probablement le Bâton de la Destruction. Ensuite, il s’est enfui au-delà des murailles sur le golem... qui a fini par se changer en un grand tas de terre. » « Et ensuite ? » « Nous n’avons plus trouvé que ce monticule. Le mage encapuchonné avait disparu. » « Je vois... » murmura Osmond en caressant sa barbe. « Nous voulions poursuivre la voleuse, mais sans la moindre piste, c’était impossible. Alors... »
Osmond se rappela soudain une question à poser à Colbert. « Ah, où est Mlle Longueville ? » « Je l’ignore. Je ne l’ai pas vue depuis ce matin. » « Où peut-elle être passée dans un moment pareil ? » « Oui, où est-elle donc ? » Au milieu de ces murmures, Mlle Longueville finit par apparaître. « Mlle Longueville ! Où étiez-vous ? Il s’est produit quelque chose de terrible ! » s’écria Colbert avec anxiété. D’un ton parfaitement calme et posé, elle s’adressa au vieux directeur. « Je vous prie de m’excuser pour mon retard. J’effectuais quelques recherches. » « Des recherches ? » « Oui. Lorsque je me suis réveillée ce matin, l’Académie était déjà en plein tumulte. Je suis venue dans la salle du trésor et j’ai vu l’inscription laissée par Fouquet. J’ai compris que la célèbre voleuse avait encore frappé et j’ai aussitôt commencé mon enquête. »
« Vous êtes remarquablement efficace, Mlle Longueville. » Colbert demanda avec empressement : « Avez-vous découvert quelque chose ? » « Oui. J’ai appris où se trouve Fouquet. » « Quoi ?! » Colbert la regarda, stupéfait. « Comment avez-vous obtenu cette information ? »
« D’après des roturiers des environs, une personne vêtue d’une cape noire à capuchon serait entrée dans une maison abandonnée, au cœur de la forêt voisine. Je pense qu’il s’agit de Fouquet, et que cette bâtisse est sa cachette. » Louise s’exclama : « Une cape noire à capuchon ? Aucun doute, c’est Fouquet ! » Osmond lui-même s’anima. « À quelle distance se trouve cette maison ? » « Une demi-journée à pied. À cheval, quatre heures devraient suffire. » « Nous devons immédiatement avertir la Cour royale ! Demandons des renforts à l’armée ! » cria encore Colbert.
Osmond secoua la tête et le fixa avec une vigueur inattendue chez un vieillard. « Imbécile ! Le temps que nous prévenions la Cour, Fouquet aura pris le large ! Et si nous sommes incapables de régler seuls un problème aussi limité, nous ne méritons pas le nom de nobles ! Puisque le bâton a été volé à l’Académie, il appartient à l’Académie de le récupérer ! »
Mlle Longueville sourit, comme si elle avait attendu cette réponse depuis le début. Après avoir toussé un moment, le vieux directeur appela les volontaires. « Nous allons donc former une équipe chargée de retrouver Fouquet. Que ceux qui souhaitent en faire partie lèvent leur baguette. » Les nobles échangèrent des regards embarrassés. Pas une seule baguette ne se leva. « Personne ? Voilà qui est étrange. Nul ne souhaite devenir le héros qui aura capturé Fouquet la Terre Effritée ? »
Louise avait baissé la tête comme les autres, mais elle se décida finalement à lever sa baguette.
« Mlle de La Vallière ! » s’écria Mme Chevreuse, surprise. « Vous ne devez pas faire cela ! Vous êtes encore élève ! Laissez cette tâche aux professeurs ! » « Mais aucun d’entre vous n’est disposé à y aller... » murmura Louise. Saito la regarda, bouche bée. Son expression grave, la lèvre doucement mordue, lui donnait un charme saisissant qui le captiva.
En voyant la baguette de Louise dressée, Kirche leva la sienne à son tour, quoique avec une légère réticence.
Plus surpris encore, Colbert s’écria : « Mlle Zerbst ! Vous êtes également élève ! »
Kirche répondit d’un ton nonchalant : « Je ne peux tout simplement pas me laisser dépasser par une La Vallière. » Tabitha leva sa baguette à son tour. « Tabitha ! Tu n’as pas à faire ça ! Cette histoire ne te concerne pas ! » protesta Kirche. « Je suis inquiète », répondit simplement Tabitha. Touchée, Kirche la regarda avec gratitude. Louise murmura elle aussi : « Merci... Tabitha. » Devant toutes les trois, Osmond éclata de rire. « Très bien. Je vous confie donc cette mission. »
« Monsieur le directeur ! Je m’y oppose formellement ! Nous ne pouvons pas mettre la vie d’élèves en danger ! » « Irez-vous donc à leur place, Mme Chevreuse ? » « Ah... Euh... Eh bien... Je ne me sens pas très bien ces derniers temps, alors... » « Elles ont déjà vu Fouquet. Par ailleurs, malgré son jeune âge, Mlle Tabitha a, paraît-il, reçu le titre de chevalier (2). Est-ce exact ? » Tabitha ne répondit pas et resta silencieuse. Tous les professeurs la contemplèrent avec stupéfaction. « C’est vrai, Tabitha ? » demanda Kirche, tout aussi étonnée. Chevalier était certes le titre le moins élevé que la famille royale pût conférer, mais Kirche n’en revenait pas que Tabitha l’eût reçu si jeune. Des titres comme « baron » ou même « marquis » pouvaient s’acquérir grâce à de vastes domaines. Celui de chevalier, en revanche, exigeait d’avoir rendu d’éminents services au royaume. Seul le mérite permettait de l’obtenir. Un grand tumulte agita de nouveau la salle du trésor. Osmond se tourna ensuite vers Kirche. « Mlle Zerbst, originaire de Germanie, appartient à une famille de héros de guerre renommés. Elle possède elle-même de remarquables aptitudes pour la magie du Feu. » Kirche rejeta ses cheveux avec assurance. Estimant que son tour d’être louée était arrivé, Louise se redressa avec grâce. Osmond se trouva embarrassé. Il n’y avait presque rien à dire en sa faveur... « Hum hum ! » Il s’éclaircit la gorge, évita soigneusement le regard de Louise et poursuivit : « Quant à... Mlle de La Vallière, elle est issue de la prestigieuse famille de La Vallière, célèbre pour ses mages. Et... elle promet de devenir très talentueuse à l’avenir... Pour ce qui est de son familier... »
Posant les yeux sur Saito, il ajouta : « Bien qu’il soit roturier, il a vaincu en duel Guiche de Gramont, fils du général de Gramont. » Et s’il est réellement le légendaire Gandalfr... songea Osmond. « Fouquet la Terre Effritée ne devrait pas être de taille contre lui. » Colbert ajouta avec enthousiasme : « Oui ! Oui ! Parce qu’il est le légendaire Gandal... »
Osmond lui plaqua précipitamment une main sur la bouche. « A-Ah ah ah... Il raconte n’importe quoi ! Ha ha !... » Le silence retomba. D’une voix solennelle, le directeur reprit : « Si quelqu’un se croit plus capable que ces trois élèves, qu’il s’avance. » Personne ne bougea. Osmond se tourna donc vers le groupe. « L’Académie compte sur vous pour capturer Fouquet ! »
Louise, Kirche et Tabitha se mirent au garde-à-vous. « Nous jurons sur nos baguettes de capturer Fouquet ! »
Elles saisirent ensuite le bord de leur jupe et exécutèrent une révérence. Saito les imita à la hâte. Comme il ne portait pas de jupe, il tira sur le bas de sa veste.
« Bien. Préparez la voiture et partez sans tarder. Vous devez ménager vos forces jusqu’à destination. » « Mlle Longueville, pourriez-vous les accompagner ? » « Oui, vieux Osmond. Je souhaitais justement partir avec elles », répondit-elle.
Sous la conduite de Mlle Longueville, le groupe se mit rapidement en route. On parlait de voiture, mais il ne s’agissait en réalité que d’une charrette pourvue de planches en guise de sièges. Elle avait au moins un avantage : en cas d’attaque, ses occupants pouvaient en sauter sans difficulté. Mlle Longueville tenait les rênes. Kirche demanda à la secrétaire silencieuse, concentrée sur la conduite : « Mlle Longueville, un roturier pourrait accomplir cette tâche. Pourquoi vous en chargez-vous vous-même ? » Mlle Longueville sourit. « Cela ne me dérange pas. Je ne suis pas noble, de toute façon. »
Kirche marqua une pause, puis reprit : « Mais vous êtes bien la secrétaire du directeur Osmond ? »
« Oui. Seulement, le vieux Osmond ne se soucie pas du rang des personnes qui travaillent pour lui, qu’elles soient nobles ou roturières. » « Pourriez-vous me raconter comment vous avez perdu votre statut ? » Mlle Longueville se contenta de lui sourire. Elle ne semblait pas désireuse d’en dire davantage.
« Je vous en prie, dites-m’en au moins un peu. » Kirche insista en se penchant vers elle. Une main se posa alors sur son épaule : Louise. Kirche se retourna. « Qu’est-ce que tu me veux, La Vallière ? » « Laisse tomber. Ne remue pas le passé des autres. » « Hmpf. Je m’ennuie, j’avais besoin de quelqu’un à qui parler », répondit Kirche en joignant les mains derrière la tête et en s’adossant au bord de la charrette.
« Je ne sais pas ce qu’il en est dans ton pays, mais à Tristain, forcer quelqu’un à révéler ce qu’il ne souhaite pas dire est une conduite honteuse. »
Kirche ne répondit pas. Elle se redressa, s’assit en tailleur et lança : « Tout ça, c’est ta faute. C’est ton impulsivité qui m’a embarquée dans cette histoire de capture de Fouquet... »
Louise la regarda avec colère. « Qu’est-ce que tu racontes ? Tu t’es portée volontaire toute seule ! »
« Si je t’avais laissée partir seule, Saito aurait lui aussi été en danger. N’est-ce pas, Louise la Zéro ? » « Pourquoi dis-tu cela ? » « Si ce golem géant réapparaît, tu te réfugieras forcément à l’arrière en laissant Saito faire tout le travail, pas vrai ? » « Pourquoi est-ce que je fuirais ? J’utiliserai ma magie, tu verras ! » « Toi, utiliser la magie ? Quelle plaisanterie ! » Les deux jeunes filles recommencèrent à se quereller. Tabitha poursuivit sa lecture. « Ça suffit ! Vous pouvez arrêter toutes les deux ? » intervint Saito. Kirche leva les mains. « Hmpf, très bien. Ce n’est pas moi qui ai commencé. » Louise se mordit les lèvres. « Tiens, mon chéri, c’est pour toi. » Kirche adressa un regard séducteur à Saito et déposa dans ses bras l’épée qu’elle lui avait achetée. « Waouh ! Merci ! » s’écria-t-il en la prenant. « J’ai remporté notre duel. Tu as quelque chose à y redire, Louise la Zéro ? » Louise les fixa tous les deux, mais garda le silence. Soudain, l’obscurité les enveloppa. La voiture venait de pénétrer dans la forêt. Les ténèbres et l’odeur étrange des bois leur donnèrent des frissons.
« Nous devons continuer à pied », annonça Mlle Longueville. Tous descendirent et s’engagèrent sur le petit sentier forestier.
« J’ai peur du noir et je n’aime pas du tout l’atmosphère de cet endroit... » dit Kirche en s’agrippant au bras de Saito. « Tu ne pourrais pas te tenir un peu moins près ? » « Mais j’ai peur ! » protesta-t-elle avec une exagération manifeste. N’importe qui aurait compris qu’elle mentait... Inquiet de la réaction de Louise, Saito lui jeta un coup d’œil. Elle détourna la tête. « Hmpf. » Le groupe atteignit une clairière à peu près aussi vaste que la cour de Vestri. Une maison abandonnée s’élevait en son centre. Construite en bois, elle possédait un poêle rongé par la rouille. À côté se trouvait une remise entièrement délabrée. Ils se dissimulèrent derrière les buissons pour observer les lieux. Mlle Longueville désigna la bâtisse. « D’après mes renseignements, c’est ici. » « Il n’y a pas l’air d’avoir quelqu’un. Fouquet s’y cache vraiment ? » Le groupe entreprit de discuter et traça son plan de bataille dans la terre à l’aide de brindilles. Tous convinrent qu’une embuscade serait la meilleure tactique — surtout si Fouquet dormait.
Il leur fallait d’abord reconnaître la maison et découvrir ce qui s’y passait. Si Fouquet s’y trouvait, l’éclaireur devrait l’attirer au-dehors : la bâtisse ne contenait pas assez de terre pour permettre la création d’un golem. Dès sa sortie, les autres l’assailliraient de leurs sorts sans lui laisser le temps d’invoquer sa créature. « Et qui va l’attirer ? » demanda Saito. « Celui qui a les meilleurs réflexes », répondit Tabitha. Tous les regards se tournèrent vers lui. « Moi ? » Saito soupira et dégaina l’épée offerte par Kirche. Les runes de sa main gauche se mirent à briller. Dans le même temps, son corps devint aussi léger qu’une plume. Il s’approcha de la maison et regarda par une fenêtre. Elle ne comportait qu’une seule pièce, où une table et une chaise longue disparaissaient sous la poussière. Une bouteille de vin reposait sur la table et du bois de chauffage s’empilait dans un angle. Il n’y avait personne, ni aucun endroit où se dissimuler. Fouquet était-elle déjà partie ? Mais leur adversaire était un mage de niveau Triangle. Peut-être se cachait-elle malgré l’absence de cachette visible. Saito décida donc d’appeler les autres. Il croisa les bras au-dessus de sa tête pour former un « X », signal convenu indiquant que la maison était vide. Ses compagnons sortirent avec prudence de leur couvert et approchèrent. « Il n’y a personne », dit Saito en montrant la fenêtre. Tabitha agita son bâton près de la porte et murmura : « Aucun piège. » Elle ouvrit ensuite et entra. Kirche et Saito lui emboîtèrent le pas. Louise annonça qu’elle monterait la garde et resta dehors. Mlle Longueville déclara qu’elle inspecterait les alentours, puis disparut dans la forêt. Les trois autres fouillèrent la maison à la recherche d’indices sur Fouquet. Tabitha découvrit alors, dans une caisse... le Bâton de la Destruction. « Le Bâton de la Destruction », dit-elle en le brandissant. « Ce n’est pas un peu trop facile ? » s’étonna Kirche. Saito observa l’objet, stupéfait. « Kirche, c’est vraiment le Bâton de la Destruction ? » Elle acquiesça. « Aucun doute. Je l’ai vu lors d’une visite de la salle du trésor. » Saito rapprocha l’objet et l’examina minutieusement. « À moins que je me trompe, c’est un... » À cet instant, Louise, restée dehors, poussa un cri glaçant. « Aaaaah ! » « Qu’est-ce qu’il y a, Louise ?! » Tous regardèrent par la porte. Un fracas retentit. Crac ! Soudain, la maison n’eut plus de toit ; ils levèrent la tête. Un gigantesque golem de terre avait pris sa place. « Un golem de terre ! » hurla Kirche. Tabitha fut la première à réagir. Elle agita son bâton et récita une incantation. Un tourbillon jaillit et frappa le golem. Lorsque le vent se dissipa, la créature était intacte. À la suite de Tabitha, Kirche tira sa baguette de son décolleté et commença à incanter.
Une boule de feu s’élança et enveloppa le golem. Bien qu’il fût entièrement en flammes, il ne semblait aucunement affecté. « Nous ne sommes pas assez puissantes pour l’abattre ! » cria Kirche. « Repli », souffla Tabitha. Toutes deux quittèrent la maison dans des directions opposées. Saito, lui, cherchait Louise du regard. « Là-bas ! » Debout derrière le golem, Louise récita une formule et pointa sa baguette vers lui.
Une explosion éclata à sa surface. C’était la magie de Louise ! Le golem s’en aperçut, se retourna et lui fit face. Près de la porte de la maison, à vingt mailles de là, Saito hurla : « Fuis, Louise ! » Elle refusa. « Non ! Si je le terrasse, plus personne ne m’appellera Louise la Zéro. » Elle paraissait parfaitement sérieuse. Le golem inclina la tête, hésitant entre Louise et Kirche et Tabitha qui s’éloignaient. « Regarde la différence de taille ! Tu ne peux pas gagner ! » « On ne le saura pas tant que je n’aurai pas essayé. » « Il est beaucoup trop solide ! C’est impossible ! » Louise fixa Saito. « Tu n’as pas dit quelque chose de semblable ? » « Quoi ? » « Lorsque les Valkyries de Guiche te rouaient de coups, tu t’es relevé sans cesse en disant que tu refusais de courber l’échine, et que tu ne le ferais jamais. » « Oui... Je l’ai dit... mais... » « Je ressens la même chose. Même si je suis incapable d’accomplir quoi que ce soit, c’est une question de fierté. Si je fuis maintenant, on dira : “Elle s’est enfuie parce que c’est Louise la Zéro.” » « Et alors ? Laisse les gens raconter ce qu’ils veulent ! » « Mais je suis noble. Les nobles sont ceux qui savent employer la magie. » Louise resserra les doigts sur sa baguette. « Et un noble ne tourne jamais le dos à son ennemi. » Le golem décida de s’occuper d’elle en premier. Il leva la jambe pour l’écraser. Louise pointa sa baguette et recommença à incanter... Mais son sort de Boule de feu échoua. Une petite explosion se produisit sur la poitrine du golem et en détacha quelques mottes. Il ne sembla pas même la ressentir. Saito empoigna son épée et fonça vers Louise. Celle-ci vit le pied de la créature se rapprocher inexorablement. Elle ferma les yeux et se prépara au pire.
À cet instant, Saito arriva sur elle à la vitesse d’un tourbillon, la saisit et roula hors de portée du pied qui s’abattait. Il lui administra une gifle retentissante. Clac ! « Tu tiens vraiment à mourir ? » Louise le regarda, stupéfaite. « Au diable ta fierté de noble ! Une fois morte, plus rien n’aura d’importance ! Idiote ! » Les larmes jaillirent des yeux de Louise comme une cascade. « Ne pleure pas ! » « Mais... mais je ne peux pas supporter ça sans rien faire... Tout le monde me prend toujours pour une imbécile... » Face à Louise en pleurs, Saito se sentit désarmé. Être sans cesse surnommée « la Zéro », traitée d’incapable... personne n’aurait pu l’accepter sans réagir. Il se rappela son duel contre Guiche. Louise avait pleuré, cette fois-là aussi. Malgré son entêtement et ses airs hautains, en réalité, elle détestait se battre et n’était pas douée pour cela.
Ce n’est qu’une fille... Son beau visage était couvert de larmes, comme celui d’une enfant en sanglots.
Mais ce n’était pas le moment de la consoler. Saito tourna la tête et vit le golem lever les poings, prêt à les abattre.
« Tu pourrais au moins me consoler un peu ! » protesta Louise tandis que Saito l’emportait dans sa fuite.
Le golem se lança à leur poursuite. Malgré son manque d’agilité, il avançait aussi vite que Saito. Le dragon des vents de Tabitha se posa devant eux pour les aider à s’échapper. « Montez », dit-elle. Saito installa Louise sur son dos. « Toi aussi, vite ! » pressa Tabitha avec une urgence qui ne lui ressemblait pas. Mais Saito ne monta pas. Au contraire, il courut vers le golem. « Saito ! » cria Louise. « Partez, maintenant ! » hurla-t-il. Tabitha le fixa un instant de son regard impassible, puis dut ordonner à Sylphide de décoller, car le golem approchait. Boum ! Le poing de la créature écrasa l’endroit où Saito se tenait. Il sauta à la dernière seconde et évita le coup. Lorsque le golem retira sa main, un cratère d’une maille de large marquait le sol.
« Ne pleure pas si tu refuses de te laisser faire. Idiote ! Maintenant, j’ai vraiment envie de faire quelque chose pour toi ! » marmonna Saito. Puis il fit face au golem. « Ne me prends pas de haut ! Tu n’es qu’un tas de terre ! » Il empoigna son épée. « Je suis le familier de Louise ! » « Saito ! » Louise voulut sauter de Sylphide en plein vol, mais Tabitha la retint. « Sauve Saito, je t’en prie ! » la supplia-t-elle. Tabitha secoua la tête. « Impossible d’approcher. » Chaque fois que Sylphide tentait de se rapprocher, le golem cherchait à la frapper. Tabitha ne pouvait donc pas atteindre Saito. « Saito ! » cria encore Louise. Elle le vit brandir son épée face au golem. La créature attaqua d’un coup de poing. En plein mouvement, sa main se changea en acier. (3) Saito para avec son épée. Clang ! Sous le choc, la lame se brisa net au niveau de la garde. Saito resta stupéfait. C’était vraiment l’œuvre du célèbre alchimiste germanien, le seigneur Schpeï ? Elle ne vaut rien ! Désarmé, il ne put plus qu’esquiver les attaques du golem. En le voyant en difficulté, Louise fut gagnée par le désespoir. N’existait-il aucun moyen de l’aider ? Elle remarqua alors le Bâton de la Destruction que tenait Tabitha. « Tabitha ! Donne-le-moi ! » La jeune fille acquiesça et le lui tendit. L’objet avait une forme étrange, inconnue de Louise. Mais puisque sa propre magie ne fonctionnait pas, il ne lui restait plus que ce bâton. Louise ferma les yeux et inspira profondément. Lorsqu’elle les rouvrit, elle dit : « Tabitha ! Lance une Lévitation sur moi. » Puis elle sauta du dos de Sylphide. Tabitha s’empressa d’incanter. Portée par le sort, Louise descendit lentement. Face à Saito et au golem, elle agita le Bâton de la Destruction. Il ne se passa absolument rien. L’artefact ne réagit pas. « Est-ce vraiment un bâton magique ? » cria Louise, affolée. Fallait-il remplir certaines conditions pour l’activer ? Saito la vit descendre et fut stupéfait. Pourquoi est-elle revenue ? Elle aurait dû rester sur le dragon ! Il aperçut alors le Bâton de la Destruction entre ses mains. À l’évidence, Louise ignorait comment s’en servir et se contentait de le brandir au hasard... Saito courut vers elle. Avec ça, nous pourrons peut-être vaincre le golem ! « Saito ! » cria Louise en le voyant accourir. Il lui arracha le Bâton de la Destruction. « Je ne sais pas comment l’utiliser ! » « Il faut faire comme ça ! » Saito empoigna l’arme, dégagea la poignée d’armement, ouvrit le couvercle arrière, puis tira et déploya le tube intérieur. ...Pourquoi est-ce que je sais faire ça ? Ce n’était pas le moment de s’interroger. Il releva la hausse télescopique fixée sur le tube et visa. Louise le regarda manipuler l’artefact avec aisance, trop stupéfaite pour prononcer un mot.
Saito posa le Bâton de la Destruction sur son épaule et en dirigea l’extrémité vers le golem.

La distance entre eux étant très faible, il choisit de viser directement la créature.
Il était possible que la portée minimale d’armement (4) ne fût pas atteinte et que le projectile, même en frappant sa cible, n’explosât pas. Tant pis, essayons ! pensa Saito avant de crier à Louise : « Ne reste pas derrière ! Il va y avoir un souffle de recul ! » Louise se hâta de s’écarter. Le golem approchait toujours. Saito ôta la sûreté et fit feu. Un grondement de tonnerre jaillit aussitôt du bâton, tandis qu’un projectile ailé filait vers le golem. Il frappa la créature dans une explosion terrifiante. Saito ferma instinctivement les yeux. Un rugissement assourdissant retentit. Le torse du golem fut pulvérisé et projeté de tous côtés en une pluie de terre. Saito rouvrit lentement les paupières. Lorsque la fumée se dissipa, il ne restait plus que la partie inférieure du golem. Celle-ci fit un dernier pas en avant, puis s’immobilisa et tomba à genoux. Elle s’effrita lentement à partir de la taille... et redevint ce qu’elle avait toujours été : de la terre. Comme la première fois, il ne subsista qu’un monticule. Louise, qui avait tout vu, sentit ses jambes se dérober et s’assit par terre. Kirche sortit en courant des buissons où elle s’était cachée. Saito poussa enfin un soupir de soulagement. Elle se jeta à son cou. « Saito, mon chéri ! Tu as réussi ! » Sylphide redescendit avec Tabitha. En contemplant le tas de terre, celle-ci demanda : « Où est Mlle Longueville ? » Tous réalisèrent seulement alors que la secrétaire avait disparu. Celle-ci surgit à cet instant de la forêt. « Mlle Longueville ! Avez-vous trouvé depuis quel endroit Fouquet commandait le golem ? » demanda Kirche. Elle secoua la tête. Les quatre compagnons se mirent à fouiller le monticule à la recherche d’indices. Saito les observa, puis baissa les yeux sur le Bâton de la Destruction. Pourquoi cette chose a-t-elle atterri dans ce monde ? Alors qu’il y réfléchissait, Mlle Longueville lui arracha l’arme des mains. « Mlle Longueville ? » fit-il, perplexe. Elle s’éloigna du groupe, puis déclara : « Excellent travail, tout le monde ! » « Mlle Longueville ! » cria Kirche. « Qu’est-ce que cela signifie ? » Louise la regardait, trop stupéfaite pour parler. « C’est moi qui contrôlais le golem depuis le début. » « Quoi ? Cela veut dire que... vous êtes... » Mlle Longueville retira ses lunettes. Son expression autrefois douce se chargea d’une intention meurtrière.
« Oui. Je suis Fouquet la Terre Effritée. Le Bâton de la Destruction est réellement puissant : il a abattu mon golem en un seul coup ! » Elle posa l’arme sur son épaule, imitant Saito. Tabitha leva son bâton et commença à incanter. « Que personne ne bouge ! Le Bâton de la Destruction est pointé sur vous. Jetez vos baguettes. » Ils n’eurent d’autre choix que d’obéir. Sans leurs baguettes, les jeunes filles ne pouvaient plus lancer de magie.
« Monsieur le Familier aux réflexes prodigieux, veuillez également lâcher votre épée brisée. Armé, vous êtes une menace. » Saito obéit et laissa tomber la lame. « Pourquoi ? » demanda Louise avec colère. « Hum... Je ferais peut-être mieux de tout vous expliquer afin que vous puissiez reposer en paix », répondit Fouquet avec un sourire aguicheur.
« J’avais réussi à voler le Bâton de la Destruction, mais j’ignorais comment m’en servir. » « Comment l’utiliser ? » « Oui. J’avais beau l’agiter ou y injecter ma magie, il ne réagissait pas. C’était terriblement frustrant. Après tout, si j’étais incapable de l’employer, il n’avait pas plus d’utilité qu’un objet décoratif. N’est-ce pas ? » Louise voulut se précipiter sur elle, mais Saito la retint. « Saito ! » « Laisse-la terminer. » « Quelle prévenance, monsieur le Familier. Je poursuis donc. Puisque j’ignorais son maniement, il ne me restait qu’à demander à quelqu’un de me le montrer. » « Voilà pourquoi vous nous avez attirés ici. » « Parmi les élèves de l’Académie, il existait une chance que quelqu’un sache utiliser le bâton. » « Et si aucun de nous n’avait su s’en servir ? Qu’auriez-vous fait ? » « Mon golem vous aurait tous écrasés. Ensuite, j’aurais amené un autre groupe d’élèves. Mais grâce à vous, je sais enfin utiliser le Bâton de la Destruction. »
Fouquet sourit. « Le temps passé avec vous aura été bref, mais très agréable. Adieu. » Kirche ferma les yeux, sans espoir. Tabitha et Louise firent de même. Saito, lui, les garda ouverts. « Tu es vraiment courageux. » « En fait, ce n’est pas du courage », répondit-il. Fouquet pressa la détente comme Saito l’avait fait plus tôt. Mais rien ne se produisit. « Hein ? Pourquoi ? » Elle appuya de nouveau. « Il n’avait qu’un seul tir. Il ne peut plus faire feu. » « Qu’est-ce que tu racontes avec ton “seul tir” ? » hurla Fouquet, affolée. « Même si je vous l’expliquais, vous ne comprendriez pas. Ce n’est pas un bâton magique de votre monde. »
« Qu’est-ce que tu as dit ? » Fouquet laissa tomber le Bâton de la Destruction et tira sa propre baguette.
Saito se déplaça comme l’éclair et lui frappa le ventre avec la garde de son épée. « C’est une arme de mon monde. Pour être précis... un lance-roquettes M72 (5). » Fouquet s’effondra. Saito ramassa le Bâton de la Destruction. « Saito ? » Louise et les deux autres le dévisageaient. Il répondit : « Nous avons capturé Fouquet et récupéré le Bâton de la Destruction. » Louise, Kirche et Tabitha échangèrent un regard, puis coururent vers lui. Partagé entre plusieurs émotions, Saito les serra toutes les trois dans ses bras.
Dans le bureau du directeur, Osmond écoutait le récit du groupe. « Hum... Ainsi, Mlle Longueville était Fouquet la Terre Effritée... Elle était si belle que je n’ai pas réfléchi à deux fois avant de l’engager comme secrétaire. » « Comment l’avez-vous recrutée ? » demanda Colbert, également présent. « Dans une taverne. J’étais client, elle servait les tables. Je l’ai lentement caressée des mains jusqu’aux fesses... » « Et ensuite ? » insista Colbert. Osmond avoua avec embarras : « Comme elle ne s’est pas fâchée le moins du monde, je lui ai demandé si elle voulait devenir ma secrétaire. » « Pourquoi ? » demanda encore Colbert, déconcerté. « Enfin bref ! » cria Osmond avec une vigueur peu commune pour un vieillard. Il toussa, puis ajouta avec dignité : « Et puis, elle savait utiliser la magie. » « Oui, une magie capable de tuer », marmonna Colbert. Osmond toussa de nouveau avant de lui confier d’un ton prudent : « À bien y penser, si Fouquet me laissait la toucher partout, me servait du vin avec le sourire et me répétait que j’étais bel homme, c’était uniquement pour s’infiltrer dans l’Académie. Tous ces compliments étaient sans doute mensongers... »
À ces mots, Colbert se rappela qu’il avait lui aussi succombé aux charmes de Fouquet et lui avait révélé la faiblesse des murs du trésor. Il décida d’emporter ce secret dans la tombe. « Oui. Les belles femmes sont de redoutables magiciennes. » « Je ne saurais mieux dire, Colbert. » Saito, Louise, Kirche et Tabitha les fixaient d’un air vide. Conscient du regard glacial des élèves, Osmond, embarrassé, s’éclaircit la gorge et retrouva une gravité solennelle.
« Vous avez tous accompli un travail remarquable. Vous avez récupéré le Bâton de la Destruction et capturé Fouquet. » Les trois jeunes filles acquiescèrent fièrement. « Fouquet sera remise à la garde de la ville, et le Bâton de la Destruction retrouvera la salle du trésor. Cette affaire est enfin close. »
Osmond leur caressa doucement la tête. « J’ai demandé à la Cour royale de vous conférer le titre de chevalier. Nous devrions recevoir prochainement sa réponse. Quant à Tabitha, qui porte déjà ce titre, j’ai sollicité pour elle le Médaillon des Elfes. » Le visage des trois jeunes filles s’illumina. « Vraiment ? » s’écria Kirche, stupéfaite. « Oui. Vous avez largement mérité ces récompenses. » Louise regarda Saito, resté apathique depuis leur entrée dans le bureau. « Monsieur le directeur, Saito... ne recevra rien ? » « J’en ai peur. Il n’est pas noble... » « Je n’ai besoin de rien », répondit Saito. Osmond frappa doucement dans ses mains. « J’allais oublier : puisque nous avons récupéré le Bâton de la Destruction, le Bal de Frigg aura bien lieu ce soir comme prévu. »
Le visage de Kirche s’illumina davantage. « C’est vrai. Oublions Fouquet et dansons toute la nuit ! »
« Vous serez toutes les trois les reines de la soirée. Allez donc vous préparer et vous faire belles ! » Elles s’inclinèrent et gagnèrent la porte. Louise s’arrêta pour regarder Saito. « Vas-y sans moi », lui dit-il. Toujours inquiète, Louise acquiesça et quitta la pièce. Osmond se tourna vers Saito. « Tu as quelque chose à me demander ? » Le jeune homme hocha la tête. « Parle. Je répondrai au mieux de mes connaissances. Je n’ai pas pu te conférer de titre ; c’est le moins que je puisse faire pour te témoigner ma gratitude. »
Il pria aussitôt Colbert de les laisser. Le professeur, qui attendait avec curiosité les paroles de Saito, manifesta son mécontentement en sortant.
Une fois la porte refermée, Saito déclara : « Le Bâton de la Destruction vient de mon monde. » Les yeux d’Osmond brillèrent. « De ton monde ? » « Je ne suis pas originaire d’ici. » « Est-ce vrai ? » « Oui. L’invocation de Louise m’a transporté dans ce monde. » « Je vois. Dans ce cas... » Osmond plissa les yeux. « Le Bâton de la Destruction était une arme de chez moi. Qui l’a apporté ici ? » Osmond soupira. « Celui qui me l’a donné était mon sauveur. » « Où est-il maintenant ? Il venait forcément du même monde que moi. » « Il est mort. Il y a plus de trente ans... » « Quoi ? » « Il y a trente ans, alors que je me promenais dans la forêt, un dragon à deux têtes m’a attaqué. Le propriétaire du Bâton de la Destruction m’a sauvé. Il a tué le dragon avec un autre bâton identique, puis s’est effondré. Il était déjà blessé. Je l’ai transporté à l’Académie et nous avons soigné ses plaies, mais en vain... » « Il est mort ? » Osmond acquiesça. « J’ai enterré avec lui le Bâton de la Destruction dont il s’était servi pour me sauver. J’ai donné ce nom au second et l’ai placé dans la salle du trésor pour honorer sa mémoire... »
Le regard perdu au loin, Osmond poursuivit : « Jusqu’au jour de sa mort, lorsqu’il reposait dans son lit, il répétait sans cesse : “Où suis-je ? Je veux rentrer dans mon monde.” J’imagine qu’il venait du même endroit que toi. » « Qui l’avait amené ici ? » « Je l’ignore. Jusqu’au bout, je n’ai jamais su comment il était arrivé dans ce monde. » « Bon sang ! Je croyais enfin tenir une piste. » Saito se lamenta. La piste débouchait sur une impasse. Le sauveur d’Osmond avait probablement été un soldat de ce pays. Mais comment avait-il fini ici ? Saito brûlait de le savoir, pourtant la réponse était désormais perdue. Osmond prit sa main gauche. « Les runes que tu portes... » « Ah oui. Je voulais vous interroger à leur sujet. Lorsqu’elles brillent, je peux manier n’importe quelle arme avec une parfaite maîtrise. Pas seulement les épées : les armes de mon monde aussi... »
Osmond réfléchit un instant. « ...Cela, je le sais. Ce sont les runes de Gandalfr, le familier légendaire. » « Les runes d’un familier légendaire ? » « Oui. Gandalfr pouvait manier librement toute arme. Voilà sans doute pourquoi tu as su utiliser le Bâton de la Destruction. » Saito était perdu. « ...Mais pourquoi suis-je ce familier légendaire ? » « Je l’ignore », répondit aussitôt Osmond. « Pardonne-moi. Il est toutefois possible que les runes de Gandalfr aient un rapport avec ton arrivée dans ce monde. » « Haah... » Saito soupira. Il avait cru obtenir les réponses qu’il cherchait auprès du directeur, mais celui-ci n’en savait apparemment guère davantage... « Je regrette de ne pas pouvoir t’aider davantage. Sache que je serai toujours de ton côté, Gandalfr ! » Osmond prit Saito dans ses bras. « Je dois encore te remercier d’avoir rapporté le souvenir de mon bienfaiteur. » « Ce n’est rien... » répondit Saito avec lassitude. « J’ai tenté de découvrir comment tu étais arrivé dans ce monde, mais... » « Mais quoi ? » « Je n’ai rien trouvé. Ne te décourage pas. Avec le temps, tu t’habitueras à ce monde. Peut-être y trouveras-tu même une épouse... » Saito soupira encore. La piste qui aurait pu le ramener chez lui venait de lui glisser entre les doigts.
Au-dessus du réfectoire d’Alvíss se trouvait une grande salle où se tenait le bal. Accoudé à la balustrade du balcon, Saito observait la réception somptueuse.
Élèves et professeurs, tous vêtus avec magnificence, se pressaient autour de tables couvertes de mets raffinés et bavardaient gaiement. Saito avait gagné le balcon par un escalier. En les voyant, il jugea qu’il n’avait aucune place parmi eux et décida de ne pas entrer.
Près de lui se trouvaient de la nourriture et une bouteille de vin apportées plus tôt par Siesta. Il s’en servit un verre et le but.
« Hé, tu n’en as pas déjà pris un peu trop ? » demanda Derflinger, appuyé contre la balustrade, avec inquiétude. L’épée offerte par Kirche s’étant brisée pendant leur combat, Saito avait emporté Derflinger pour se protéger. L’arme conservait sa langue acérée, mais son tempérament insouciant en faisait malgré tout une compagnie agréable.
« Tu es bruyant. Je croyais avoir trouvé un moyen de rentrer chez moi et, finalement, ce n’était qu’un mirage... Je peux bien noyer mon chagrin, non ? » Juste avant le début du bal, Kirche, splendide dans sa robe du soir, était restée auprès de Saito. Mais dès que la musique avait commencé, elle s’était volatilisée. Saito n’avait plus que Derflinger pour tromper son ennui. Au centre de la piste, Kirche riait et bavardait entourée d’un groupe de jeunes hommes. Elle lui avait promis une danse, mais il devrait manifestement attendre longtemps son tour.
Vêtue d’une robe noire, Tabitha dévorait les mets somptueux disposés sur les tables. On dirait que tout le monde profite pleinement de la soirée... Les portes de la grande salle s’ouvrirent et Louise apparut. Les gardes annoncèrent son arrivée : « Louise Françoise Le Blanc de La Vallière, fille du duc de La Vallière ! »
Saito retint son souffle. Louise portait une robe du soir blanche, et ses longs cheveux blond fraise étaient relevés en queue-de-cheval. De purs gants blancs couvraient ses mains et accentuaient sa noblesse. Son petit visage et le décolleté de sa robe la faisaient scintiller comme un joyau. Une fois l’invitée annoncée, les musiciens entamèrent une mélodie d’une grande douceur. Autour de Louise, des jeunes hommes subjugués par sa beauté réclamaient tous une danse. Jusque-là, personne n’avait vraiment remarqué son charme : elle n’était à leurs yeux que « Louise la Zéro ». À présent, ces mêmes garçons rivalisaient pour conquérir son cœur. Les nobles évoluaient avec grâce sur la piste. Louise déclina toutes les invitations, aperçut Saito sur le balcon et se dirigea vers lui. Elle s’arrêta devant le jeune homme légèrement grisé et posa les mains sur ses hanches. « On dirait que tu t’amuses bien. » « Pas vraiment... » Saito détourna les yeux de Louise, éblouissante. Heureusement que j’ai bu un peu, pensa-t-il. Elle ne remarquera pas que je rougis. Derflinger regarda Louise. « Ha ha ! L’habit fait vraiment la noble ! » « Cela ne te regarde pas. » Louise fixa l’épée, puis croisa les bras. « Tu ne vas pas danser ? » demanda Saito en évitant son regard. « Je n’ai pas de cavalier », répondit-elle. « Pourtant, une foule de garçons viennent de t’inviter. » Louise ne répondit pas et lui tendit la main. « Hein ? » « Même si tu n’es qu’un familier, je peux faire une exception. » Rouge jusqu’aux oreilles, Louise détournait les yeux.
« Tu ne devrais pas plutôt dire : “M’accorderez-vous cette danse ?” » répliqua Saito, qui évitait lui aussi son regard. Après un instant de silence, Louise soupira. « Seulement pour aujourd’hui ! » Elle saisit les pans de sa robe et exécuta une révérence. « Monsieur, m’accorderez-vous cette danse ? » Ce geste rendit Louise, déjà embarrassée, plus adorable et séduisante que jamais. Tremblant, Saito prit sa main. Ensemble, ils gagnèrent la piste. « Je n’ai jamais dansé », avoua-t-il. « Contente-toi de suivre mon rythme », répondit Louise en lui prenant doucement la main. Saito imita ses gestes et se laissa guider. Elle ne sembla pas gênée par sa raideur et se concentra sur la danse. « Saito, maintenant, je te crois. »

« Quoi ? » « ...Quand tu dis que tu viens d’un autre monde », répondit Louise en dansant avec grâce. « Hein ? Tu ne me croyais pas déjà ? » « Disons que je gardais encore quelques doutes... Mais le Bâton de la Destruction... c’était une arme de ton monde, n’est-ce pas ? Après l’avoir vue, je ne pouvais plus douter. » Louise baissa les yeux. « Tu veux rentrer chez toi ? » « Oui. Je veux rentrer. Mais comme je n’ai encore aucun moyen de le faire, je vais devoir m’habituer quelque temps à vivre ici. » « Tu as raison... » murmura Louise avant de poursuivre la danse. Toujours rougissante, elle n’osait pas regarder Saito. « Merci », lâcha-t-elle soudain. Saito resta perplexe. Pourquoi se comporte-t-elle si bizarrement aujourd’hui ? « Eh bien... Tu m’as sauvée quand le golem de Fouquet allait m’écraser », expliqua Louise.
Les musiciens lancèrent une mélodie plus entraînante encore. Peu à peu, Saito retrouva le moral. Un jour... je réussirai à rentrer chez moi... mais après tout, vivre ici n’est peut-être pas si terrible. Louise est vraiment ravissante aujourd’hui. Je devrais m’en contenter. « De rien. C’était mon devoir. » « Pourquoi ? » « Parce que je suis ton familier. » Louise sourit. Toujours appuyé contre la balustrade, Derflinger les observa. « Incroyable ! » murmura-t-il. Dans le ciel, les deux lunes baignaient la piste de leur éclat. Mêlée à la lumière des chandelles, cette clarté enveloppait les danseurs d’une atmosphère romantique. « Partenaire ! Tu m’épates ! » L’épée contemplait son partenaire danser avec sa maîtresse. « Un familier qui danse avec sa maîtresse ? C’est bien la première fois que je vois ça ! »